XXII
Auguste, arrivé au suprême repos d'un pouvoir incontesté sur l'univers, se délectait de ces vers d'Horace. Ils étaient désormais pour lui des brevets d'immortalité; il avait l'esprit de pressentir celle du fils de l'affranchi, égale à celle du neveu de César. Auguste, accablé d'affaires, vieillissant, condamné par la délicatesse de sa santé à une sobriété pythagoricienne, ne faisait qu'un léger repas au milieu du jour; après ce frugal repas il s'étendait sur un lit de repos, en silence, les deux mains sur ses yeux, et se délassait à entendre tantôt les vers, tantôt les conversations de Mécène et d'Horace. Souvent même il donnait à son poëte favori le sujet des odes, des satires, des épîtres qu'Horace lui rapportait après les avoir composées à loisir. Les soupers de Frédéric avec Voltaire et ses amis à _Sans-Souci_, ce Tibur soldatesque de la Prusse, donnaient une idée assez exacte des soupers d'Auguste, où Mécène, Pollion, Virgile et Tibulle soupaient avec le maître du monde. Le seul vrai maître, là, c'était la liberté amicale des convives. C'est à une de ces réunions que nous devons cette magnifique divagation d'Horace.
Il descendit à des tons infiniment plus familiers dans une autre épître intitulée le _Voyage à Brindes_, écrite à peu près dans le même temps, et que les éditeurs ont insérée à tort parmi les satires. C'est un _Téniers_ dans une galerie de paysagistes classiques. Horace a voulu prouver dans ce badinage qu'il savait jouer avec le pinceau comme avec la lyre. Ce voyage en vers familiers est surtout intéressant par la ressemblance, encore aujourd'hui parfaite, entre les moeurs des hommes du peuple des bourgades d'Italie et les moeurs de ce même peuple de nos jours. C'est une page d'histoire des scènes populaires qui vous transporte à _Albano_, à _Terracine_, à _Fondi_, dans les Abruzzes, et jusque dans les tavernes de la Calabre, en excellente compagnie de la cour d'Auguste.
Cette société, réunie pour un voyage de plaisir, se composait d'Horace, de Mécène, d'Héliodore, littérateur grec de la plus haute renommée à Rome, et de quelques hommes de goût de la maison de Mécène.
Lisons: chaque vers est une pierre _milliaire_ de la voie Appienne qui mène de Rome en Apulie. C'est la géographie badine d'un poëte; il est à croire que Mécène et ses amis avaient chargé Horace de rédiger en plaisanterie leur itinéraire pour perpétuer les accidents et les charmes du voyage; de plus, ce voyage avait un charme tout particulier pour Horace, puisqu'il le conduisait aux lieux, toujours chers, où il avait passé son enfance, sous la tutelle d'un père chéri. Il ne faut pas chercher de la poésie; c'est écrit au crayon sur le genou, en notes où le vers s'amuse à ressembler à la prose.