IX
Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en reconnaissions pas la justesse.
Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les autres.--Raisonnons cependant.
C'est là un système historique excellent pour l'_histoire technique_.
L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_, nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le juger dans la conscience.
L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui suffît à l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement à la grande histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais, dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir, il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est un historien.
Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens, parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme, et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa métallique et immorale limpidité d'intelligence.
Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous, n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire; mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M. Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a déjà choisi.
Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature, l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature, dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.