‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 26 sur 143 · X

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Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières, s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes; on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier.

Ce n'est plus là l'_histoire morale_ dont nous parlions tout à l'heure, c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités, encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie; l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de l'injustice patriotique et de la jactance nationale.

Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il doit se faire universel comme son sujet.

Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.

Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.