XI
L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée. M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la Directoire.
M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du coeur à cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le 18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous, j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens le sabre!