XV
L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et scolastique d'un de ces illuminés du _Contrat social_ qui croient pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux passions des peuples.
Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par qui elles sont gouvernées.
Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme. Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition.
Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le _décorum_ que la passion de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment, car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le bruit des armes: c'était l'ère des soldats.