‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 36 sur 143 · XX

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La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement impérieux.

L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à travers le siècle avec la rapidité des événements.

«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.

«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une même destinée.»

Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.