‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 37 sur 143 · XXI

XXI

L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour. Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement, excepté la philosophie des gouvernements.

Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le coup d'oeil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid, livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur; l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés, séparés en sectes par les serments ou les refus de serments constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées; les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être achevé.

«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire, émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M. de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire. N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt; s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes, qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant, digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses. Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services, seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi employé et plus agréable.»