V
Nous citons ces pages parce qu'elles sont très-belles d'expression et de sentiment, les plus belles peut-être que l'historien politique ait écrites dans sa vie; mais, en admirant la haute portée de ces vues d'homme d'administration et de ce style d'homme de discipline civile, peut-on se dissimuler la _simonie des idées_ (si on tolère cette expression) qui éclate dans la pensée?
S'il s'agissait pour le premier Consul de flétrir l'impiété, ce parricide moral de l'humanité; de relever le sentiment religieux, cette piété filiale de l'esprit humain dans l'âme du peuple; de faire respecter, honorer, vénérer sous toutes ses formes sincères les cultes libres qui sont les actes volontaires et spontanés de cette piété du coeur humain, et qui, en rappelant sans cesse l'homme à sa source et à sa fin, sont sa filiation divine, sa noblesse entre les créatures, sa conscience, sa morale, sa vertu, sa consolation, son espérance, rien ne serait plus plausible que l'argumentation de M. Thiers dans ce préambule au Concordat.
Mais s'il s'agissait simplement pour le premier Consul de donner au peuple une religion d'État qu'il ne professait lui-même ni d'esprit ni de coeur; de faire, au nom de cette religion d'État, toute politique à ses yeux et nullement religieuse, une alliance exclusive avec le souverain pontife de cette religion pour lui assurer les âmes de ses peuples, à la charge par le souverain pontife de lui assurer à lui-même leur obéissance au nom du Dieu dont il est le ministre, il est impossible de conserver du respect devant les éloges prodigués par M. Thiers à une pareille négociation, et de ne pas rougir pour les hommes d'un pareil commerce, où un souverain vend et livre la foi de son peuple en échange d'un droit divin de gouvernement qu'on lui concède; aucune plume sincère ne peut appeler ici religion ce qui est politique, conviction ce qui est feinte, et vertu ce qui est trafic.
Or l'historien, dans ses propres phrases à la louange de cet acte, révèle la nature vraie de cet acte à chaque mot. Qu'est-ce, en effet, que cette déclaration d'égale estime ou d'égal dédain pour les religions nécessaires, selon M. Thiers, à l'homme? _Vraie ou fausse, sublime ou ridicule, il en faut une._ Qu'est-ce que cette déclaration de la nécessité de maintenir par la force des gouvernements l'unité des religions établies? «Quand une croyance établie ne règne pas, mille superstitions s'établissent, mille sectes acharnées à la dispute, comme en Amérique, etc. Dès lors que peut-on souhaiter de mieux qu'_une religion nationale_?»
Remarquez que l'historien ne dit pas une religion vraie ou une religion divine; il dégrade hardiment dans cette expression la religion (institution divine ou rien) jusqu'au rang de simple _institution nationale_. Il substitue la nation à Dieu et la loi de police des cultes à la conscience, siége unique de la foi. Qu'est-ce enfin que cette ambition qu'il faut pardonner au premier Consul, puisque, dit l'historien, «c'est la plus noble et la plus légitime des ambitions que celle qui cherche à fonder son empire sur la satisfaction des vrais besoins du peuple?» Or, les vrais besoins du peuple qui venait d'accomplir la plus grande transformation des temps modernes, pour établir la liberté des consciences et l'égalité des croyances personnelles devant les lois et devant Dieu; ces vrais besoins des peuples étaient-ils de reconstituer aussitôt après, au lieu de la religion volontaire et d'autant plus efficace qu'elle est plus volontaire, une religion d'État garantie à un souverain de la foi par un souverain des armes, investie de priviléges dont chacun était une limite à la liberté des autres cultes? Ces vrais besoins des peuples étaient-ils de remettre Dieu dans la loi, le prêtre, magistrat de la foi, dans la dépendance du magistrat civil, le magistrat civil dans la dépendance du prêtre, le fidèle dans le citoyen, le citoyen dans le fidèle, une partie de la religion dans la loi, une autre partie hors la loi, et de rebâtir ainsi, au profit, non de la religion des peuples, mais à l'usage et au profit de la souveraineté civile, cette Babel de foi et de loi, de Dieu et de l'homme, de servitude et de révolte, de tolérance de l'erreur et d'intolérance de la vérité, qu'on appelle un concordat?
Nous le laissons à dire à ceux qui ont la religion de la foi, et non la religion d'État, dans le coeur. Cette prétendue religion de la raison d'État est, selon nous, la dérision de la piété sincère; l'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale éternelle, si on n'en signalait pas le sophisme et le danger aux hommes.
Cela dit sur le principe même de ce Concordat de 1801, nous ne taririons pas en éloges sur la belle étude diplomatique dans laquelle M. Thiers, aidé sans doute par les innombrables documents de nos archives, a déroulé, éclairé, simplifié, dramatisé, pour les esprits les plus minutieux, cette longue et épineuse négociation. Si toutes les négociations entre les États étaient compulsées et écrites ainsi par un écrivain aussi érudit, la diplomatie, exhumée de ses cartons par une main créatrice, serait à elle seule la plus complète et la plus lumineuse des histoires. L'érudition recevrait la vie par la main du talent. Ce genre d'histoire par les documents bien retrouvés, bien exposés, bien discutés, se révèle ici pour la première fois au monde. C'est une nouveauté et une création; cette nouveauté et cette création porteront le nom de M. Thiers.