‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 46 sur 143 · VI

VI

Le treizième livre n'offre rien à l'imagination et à la pensée que ces lieux communs de toutes les annales, ces détails d'administration qui, en temps calmes, servent de transition d'un événement à l'autre. M. Thiers y excelle parce qu'il approfondit jusqu'aux minuties. C'est en creusant qu'on trouve l'intérêt au fond de l'histoire: celui qui voit tout s'intéresse à tout. On ne peut reprendre dans ce récit de quelques mois de paix que deux ou trois jugements qui manquent de justesse parce qu'ils manquent d'impartialité.

Ainsi M. Thiers, passionné pour son héros, veut lui donner à la fois, contre sa nature, les honneurs du libéralisme et les honneurs du despotisme. Il affecte de croire que le premier Consul était un partisan et un admirateur de M. Fox, l'orateur d'opposition par excellence, venu à Paris pour admirer de plus près la dictature. C'est méconnaître à la fois le génie du premier Consul et le génie de M. Fox. M. Thiers ici fait tort, selon nous, au bon sens gouvernemental de son héros, comme il fait tort à la sincérité de M. Fox. Que pouvait-il y avoir de commun entre un jeune soldat qui venait d'étouffer la dernière étincelle de liberté représentative dans son pays, et qui méditait déjà la suppression du Tribunat, comme il avait accompli l'asservissement par l'épée du Corps législatif, et le tribun aristocratique et quelquefois démagogique de l'Angleterre, qui avait inoculé par tous ses discours les doctrines et même les anarchies de la Révolution française à son pays? Que pouvait-il y avoir de sincère dans ces politesses de fausse admiration entre l'homme d'État de l'ordre excessif, du pouvoir absolu, et entre l'orateur de la liberté sans limite, de la souveraineté des clubs, de l'anarchie désarmée ou même armée contre la monarchie? L'homme du 18 brumaire ne pouvait ni estimer politiquement ni aimer M. Fox, homme de 1792. Il pouvait le flatter et le grandir par ses flatteries officielles, pour grandir en lui un principe éloquent d'opposition et de désordre en Angleterre. C'est ce qu'il faisait à Paris, en affectant l'estime pour un génie de parole dont il méprisait au fond les doctrines.

Le véritable homme d'État de l'Angleterre, aux yeux du premier Consul, c'était M. Pitt; mais il ne lui convenait pas de le dire, parce que M. Pitt était, pour l'Angleterre libre, l'homme de salut; M. Fox n'était que l'homme de bruit. L'historien du premier Consul a trop de perspicacité pour s'y tromper. Il nous semble donc ici faire pour son héros précisément ce que son héros faisait pour M. Fox: il ne le juge pas, il le flatte. La prétendue admiration du premier Consul pour l'agitateur anglais serait de la candeur par trop naïve si elle n'était pas de la diplomatie par trop raffinée. Ici M. Thiers se souvient trop, en écrivant ces pages, de ce sophisme de situation qui a tué en quinze ans le gouvernement des Bourbons par sa plume; il confond dans le premier Consul le goût héroïque du despotisme et le goût populaire de la liberté, afin de lui donner, selon les besoins de l'opposition, qui vit de sophismes, la popularité du dictateur et la popularité du libéral de 1830: hermaphrodisme politique nécessaire à la mémoire du héros avec lequel on voulait faire une double guerre aux Bourbons. Mais ce n'est plus là de l'histoire, c'est de la tactique; cette tactique peut être profitable à ceux qui l'emploient à la tribune ou dans le journalisme, elle est déplacée dans le récit. Il n'y eut jamais, en réalité, deux esprits plus antipathiques en matière de gouvernement que l'esprit droit, ferme, absolu du premier Consul, et l'esprit oratoire, contradictoire et ambulatoire du chef de l'opposition britannique, M. Fox; l'un fait pour absorber énergiquement tous les droits et toutes les volontés dans le droit et dans la volonté d'un seul; l'autre créé pour débattre éloquemment, mais vainement, le pour et le contre, pour saper tous les gouvernements et pour voir des ennemis dans tous les ministres du pouvoir. Parler de l'admiration sincère de ces deux hommes l'un pour l'autre c'est les mal comprendre ou c'est les défigurer. Conserver la fidélité des caractères, laisser à chacun son vice et sa vertu propre, c'est la loi de l'histoire comme c'est la loi du drame. L'histoire, autrement, manque de vérité, et le drame manque de vraisemblance.