‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 50 sur 143 · X

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M. Thiers, écrivain évidemment monarchique sous un costume révolutionnaire, s'élève franchement ici au-dessus des scrupules de la légalité et des timidités de la conscience pour absoudre l'ambition du trône dans le premier Consul, et pour ne reconnaître d'autre légitimité du pouvoir que la légitimité du génie. Nous ne le blâmons pas trop sévèrement de cette audace d'esprit que Machiavel, Bossuet, Mirabeau et Danton ont affichée avant lui; historiquement cette théorie tranche tout; elle semble élever l'écrivain à la hauteur de la Providence, qui crée le droit des supériorités dans les hommes prédestinés aux grandes choses, et qui semble donner les masses subalternes en propriété à ses élus; mais, moralement, cette théorie contient tous les périls et tous les crimes; car, si vous reconnaissez le génie pour droit et l'ambition heureuse pour titre, quel est l'homme orgueilleux qui ne se croira pas du génie, et quel est le scélérat qui ne se sentira pas l'ambition de tout oser et de tout prendre? Le ciel a créé la vertu pour contenir ces audaces dans les limites du devoir, et les hommes ont inventé les lois pour contenir ces ambitions dans les prescriptions de la volonté générale. Mais ces discussions sont vaines quand il s'agit d'un homme qui avait accompli déjà au 18 brumaire le renversement à main armée de la Constitution; il avait autant le droit de fonder une dynastie que celui de détruire une république.

«Le général Bonaparte, dit ici son historien trop complaisant à la fortune, souhaitait le suprême pouvoir, c'était naturel et excusable. En faisant le bien, il avait obéi à son génie; en le faisant, il en avait espéré le prix. Il n'y avait là rien de coupable, d'autant plus que, dans sa conviction et dans la vérité, pour achever ce bien, il fallait longtemps encore un chef tout-puissant. Dans un pays qui ne pouvait pas se passer d'une autorité forte et créatrice, il était légitime de prétendre au pouvoir suprême, quand on était le plus grand homme de son siècle et l'un des plus grands hommes de l'humanité. Washington, au milieu d'une société démocratique, républicaine, exclusivement commerciale, et pour longtemps pacifique, Washington avait eu raison de montrer peu d'ambition. Dans une société républicaine par accident, monarchique par nature, entourée d'ennemis, dès lors militaire, ne pouvant se gouverner et se défendre sans unité d'action, le général Bonaparte avait raison d'aspirer au pouvoir suprême, n'importe sous quel titre. Son tort, ce n'est pas d'avoir pris la dictature, alors nécessaire; c'est de ne l'avoir pas toujours employée comme dans les premières années de sa carrière.»

On voit ici la théorie à visage découvert: avoir du génie, faire le bien et demander le prix du bien qu'on a fait pour soi-même; mais demander le prix du bien qu'on a fait ou qu'on veut faire pour soi-même, qu'est-ce autre chose que l'égoïsme, c'est-à-dire un vice au lieu d'une vertu? Quel danger n'y a-t-il pas dans de telles théories sous la plume d'un écrivain séduisant d'audace d'esprit, au milieu d'une nation en oscillation perpétuelle de pouvoirs? Quel danger surtout dans une nation militaire, où chaque général peut être tenté du trône sans avoir le génie de s'y maintenir? Et comment M. Thiers pourra-t-il se plaindre d'avoir à subir comme citoyen les doctrines qu'il aura encouragées comme moraliste? _Patere legem quam fecisti!_