II
Historien administratif, historien diplomatique, historien militaire surtout, voilà les trois mérites inappréciables de M. Thiers; l'historien pathétique manque, il est vrai; cependant les scènes de la guerre lui inspirent quelquefois un héroïsme de style et une émotion de pinceau qui rendent merveilleusement les impressions non individuelles, mais collectives, du champ de bataille. Il pense avec le général, il discute avec le conseil de guerre, il vole disposer les troupes avec l'officier d'état-major, il charge avec Lannes ou Murat les carrés de l'infanterie, il meurt avec le blessé, il pousse avec l'armée triomphante le cri de victoire: _Vive l'Empereur!_ La fumée des batteries l'enivre, et il communique son ivresse à l'homme de guerre; c'est le Shakspeare du soldat! On l'a raillé quelquefois de cette personnalité militaire qui lui fait confondre son rôle d'écrivain avec le rôle du grand capitaine dont il raconte ou dont il critique les exploits; pourquoi l'accuser de ce qui fait un de ses premiers mérites: s'identifier avec le génie des batailles? C'est par là qu'il passionne pour le métier qu'il comprend si bien. Nous n'approuvons pas tous ces jugements, nous ne ratifions pas tous ces plans personnels qu'il expose souvent avec trop de jactance en opposition avec les plans de Moreau, de Masséna, de Jourdan, de Soult, de Bonaparte; mais il est impossible de nier que cette vive et vaste intelligence s'adaptait à la guerre aussi bien et mieux peut-être qu'à la paix, et que, si la destinée, au lieu de le pousser à la tribune, au ministère, à la froide table de l'historien, l'avait poussé sur les champs de bataille, l'Europe aurait compté un grand général de plus dans ses fastes. L'esprit universel peut tout; la fortune avare et aveugle ne nous donne qu'un rôle quand la nature nous a façonné souvent pour tous les rôles à la fois; voilà pourquoi il est si cruel pour les riches natures de mourir sans avoir, comme elles disent, accompli leur destinée.