‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 65 sur 143 · I

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Nous voilà enfin dans le véritable élément de cette histoire: _la guerre_! M. Thiers est le grand historien militaire de ce siècle et de tous les siècles. Son livre sera le manuel des grands capitaines. On l'a comparé à Polybe; nous ne lui faisons pas cette injure: il y a dix Polybe en lui.

La guerre est tout à la fois pour M. Thiers ce qu'elle est en réalité dans nos États modernes, le suprême effort de civilisation d'un peuple pour se transformer en armée et pour se transporter en ordre et en force sur ses champs de bataille. Nos armées ne sont plus des hordes comme aux époques de débordement des barbares; nos armées sont des armées, c'est-à-dire des corps de nations organisés pour combattre. Cette société des camps a des lois sociales plus étroites, plus promptes, plus absolues, plus draconiennes que les lois de la société civile. Cette législation spéciale s'appelle _discipline_; les hommes qui composent nos armées sont extraits par différents modes, coercitifs ou volontaires, de la population jeune du pays; ces hommes reçoivent une modique solde pour enlever toute excuse au pillage, cet abus de la force dans le pays ami, cette stérilisation des ressources dans les pays conquis; ces hommes reçoivent des armes de différente nature, selon les corps distincts dans lesquels ils sont enrôlés; ces hommes reçoivent une éducation militaire conforme aux différents usages que le général se propose de faire de leurs armes distinctes dans la proportion numérique de ces différentes armes pendant ses campagnes: infanterie, cavalerie, artillerie, génie, baïonnettes, fusils, canons de campagne, canons de siége, passages des ponts, transports militaires, ambulances ou hôpitaux suivant l'armée. L'esprit recule d'étonnement et d'admiration devant la puissance d'organisation et devant l'immensité des détails que comporte ce nom d'armée: recrutement des soldats, habillement, armement, logement, nourriture de ces masses d'hommes; solde, instruction, chevaux, canons, distribution de ces soldats dans les cadres, nomination et hiérarchie des sous-officiers et des officiers, génie du général, héroïsme collectif de ses bataillons, où chaque combattant est souvent désintéressé de la cause et où tous meurent au besoin pour la victoire; c'est là un de ces phénomènes tellement compliqués de la civilisation antique ou moderne qu'un historien militaire doit commencer par l'approfondir dans ses plus minutieux détails avant d'en présenter l'ensemble sur les champs de bataille à l'esprit de la postérité.

C'est là ce qu'a fait avec une inimitable perfection d'analyse M. Thiers dans cette histoire, histoire unique sous ce point de vue. On l'en a blâmé, nous l'en louons, et la postérité le louera avec nous de ce laborieux travail de décomposition et de composition des armées modernes. Ce travail est tel que, si, dans cinq ou six siècles, un homme d'État ou un homme de guerre à venir veut se rendre compte, sans erreur et sans effort, de la formation d'une armée au dix-neuvième siècle, il n'aura qu'à ouvrir l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et l'armée moderne lui apparaîtra tout entière, recrutée, vêtue, armée, montée, hiérarchisée, disciplinée, commandée, vivant et combattant, comme ces modèles d'anatomie que l'on dévoile dans les musées pour découvrir aux initiés de la science les mystères de la structure humaine.