‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 76 sur 143 · XII

XII

À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcés de se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour peindre un rôle où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte diplomatique. M. Thiers n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'être écrit en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le résume cependant lui-même en une réflexion courte, mais expressive.

«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire (_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien à faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence, poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant le génie qui n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens!»