‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 75 sur 143 · XI

XI

L'immense carnage de ce champ de bataille disputé aux frimas, aux extrémités de la Sarmatie, entre l'armée française épuisée de sang et l'armée russe brillant de se venger de la défaite d'Austerlitz, est une des scènes les plus tragiques dont l'histoire puisse consterner l'humanité. Le corps d'armée d'Augereau reste presque tout entier dans la neige, écrasé par les batteries russes. Le reste de cette armée se replie en ordre sur le cimetière d'Eylau, comme pour se grouper et pour mourir autour de son empereur.

«Tout à coup, dit l'historien, la neige, ayant cessé de tomber, permit d'apercevoir ce douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, quatre mille environ, morts ou blessés, jonchaient la terre. Augereau, atteint lui-même d'une blessure, plus touché au reste du désastre de son corps d'armée que du péril, fut porté dans le cimetière d'Eylau, aux pieds de Napoléon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir pas été secouru à temps; une morne tristesse régnait sur les visages dans l'état-major impérial. Napoléon, calme et ferme, imposant aux autres l'impassibilité qu'il s'imposait à lui-même, adressa quelques paroles de consolation à Augereau, puis il le renvoya sur les derrières, et prit ses mesures pour réparer le dommage. Lançant d'abord les chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui étaient à sa portée, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et lui ordonna de tenter un effort décisif sur la ligne d'infanterie qui formait le centre de l'armée russe, et qui, profitant du désastre d'Augereau, commençait à se porter en avant. Au premier ordre, Murat était accouru au galop.--«Eh bien, lui dit Napoléon, nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là?» Alors il prescrivit à cet héroïque chef de sa cavalerie de réunir les chasseurs, les dragons, les cuirassiers, et de se jeter sur les Russes avec quatre-vingts escadrons, pour essayer tout ce que pouvait l'élan d'une pareille masse d'hommes à cheval, chargeant avec fureur une infanterie réputée inébranlable. La cavalerie de la garde fut portée en avant, prête à joindre son choc à celui de la cavalerie de l'armée. Le moment était critique, car si l'infanterie russe n'était pas arrêtée, elle allait aborder le cimetière, centre de la position, et Napoléon n'avait pour le défendre que les six bataillons à pied de la garde impériale.

«Murat part au galop, réunit ses escadrons, puis les fait passer entre le cimetière et Rothenen, à travers ce même débouché par lequel le corps d'Augereau avait déjà marché à une destruction presque certaine. Les dragons du général Grouchy chargent les premiers, pour déblayer le terrain et en écarter la cavalerie ennemie. Ce brave officier, renversé sous son cheval, se relève, se met à la tête de sa seconde brigade, et réussit à disperser les groupes de cavaliers qui précédaient l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne faut pas moins que les gros escadrons vêtus de fer du général d'Hautpoul. Cet officier, qui se distinguait par une habileté consommée dans l'art de manier une cavalerie nombreuse, se présente avec vingt-quatre escadrons de cuirassiers, que suit toute la masse des dragons. Ces cuirassiers, rangés sur plusieurs lignes, s'ébranlent et se précipitent sur les baïonnettes russes. Les premières lignes, arrêtées par le feu, ne pénètrent pas, et, se repliant à droite et à gauche, viennent se reformer derrière celles qui les suivent, pour charger de nouveau. Enfin, l'une d'elles, lancée avec plus de violence, renverse sur un point l'infanterie ennemie, et y ouvre une brèche à travers laquelle cuirassiers et dragons pénètrent à l'envi les uns des autres.

«Comme un fleuve qui a commencé à percer une digue l'emporte bientôt tout entière, la masse de nos escadrons, ayant une fois entamé l'infanterie des Russes, achève en peu d'instants de renverser leur première ligne. Nos cavaliers se dispersent alors pour sabrer. Une affreuse mêlée s'engage entre eux et les fantassins russes. Ils vont, viennent, et frappent de tous côtés ces fantassins opiniâtres. Tandis que la première ligne d'infanterie est ainsi culbutée et hachée, la seconde se replie à un bois, qui se voyait au fond du champ de bataille. Il restait là une dernière réserve d'artillerie. Les Russes la mettent en batterie et tirent confusément sur leurs soldats et sur les nôtres, s'inquiétant peu de mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se débarrassent de nos redoutables cavaliers. Le général d'Hautpoul est frappé à mort par un biscaïen.

«Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la première se relèvent çà et là pour tirer encore. À cette vue, les grenadiers à cheval de la garde, conduits par le général Lepic, l'un des héros de l'armée, s'élancent à leur tour pour seconder les efforts de Murat. Ils partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils aperçoivent debout, et, parcourant le terrain en tous sens, complètent la destruction du centre de l'armée russe, dont les débris achèvent de s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.

«Durant cette scène de confusion, un tronçon détaché de cette vaste ligne d'infanterie s'était avancé jusqu'au cimetière même.» La garde se précipite et sauve son empereur; le champ de bataille, à la fin de cette courte journée d'hiver, reste indivis entre les vivants et les morts. Soixante mille cadavres ou blessés jonchent la neige; les Russes se retirent un peu plus loin dans la nuit, plutôt pour attirer Napoléon que pour lui céder la victoire; la victoire n'est à personne cette fois qu'à la mort. Jamais victoire ne fut plus près d'une défaite.

Napoléon ressaisit la victoire sur le Niémen, l'été suivant. La bataille savante de Friedland lui rend son ascendant sur le jeune empereur de Russie, Alexandre. L'entrevue de Tilsitt entre ce jeune prince et Napoléon est racontée avec complaisance et avec charme par M. Thiers. La diplomatie se mêle à l'adulation des deux côtés; on se sacrifie l'Angleterre, on se partage en secret le monde européen; le génie grec dans l'empereur Alexandre et le génie italien dans l'empereur Napoléon luttent de souplesse et de séduction après avoir lutté d'héroïsme. La Turquie est impolitiquement livrée par Napoléon à l'ambition moscovite, la Suède lui est offerte en hommage. L'alliance est scellée par ces promesses mutuelles; la Prusse presque entière est abandonnée par son dernier allié Alexandre au vainqueur d'Iéna; elle a mérité son sort par la duplicité de sa diplomatie depuis qu'elle existe; mais Napoléon traite avec dédain son héroïque et belle reine, que la fortune amène en larmes à Tilsitt. Il ne discute plus, il impose à la Russie, devenue sa complice, et à la Prusse vaincue, des traités qui lui livrent le continent tout entier, à l'exception de ce qui reste à l'Autriche.

M. Thiers blâme ici avec raison son héros d'avoir fait trop ou trop peu pour la Prusse; il était plus logique et plus sûr, selon nous, de l'effacer tout entière de la carte de l'Allemagne et de la Pologne que de la laisser, mécontente et infidèle, couver d'implacables ressentiments. Génie audacieux et sûr dans la guerre, génie hésitant et timide dans les congrès, Napoléon, ici comme partout, n'a que des demi-résultats après de complètes victoires. La diplomatie manquait complétement à sa nature.