‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 85 sur 143 · XXI

XXI

Telle est cette histoire; malgré le petit nombre de défaillances de pensée ou de style, nous n'en connaissons aucune qui ait fourni d'une si forte haleine une si longue course à travers un si long temps. C'est le panorama militaire du globe; seulement l'éternelle fumée du canon y voile trop tous les autres horizons de la civilisation moderne; c'est l'histoire des armées plutôt que celle des peuples. On nous dira: C'est que les peuples n'étaient que des armées pendant le règne de Napoléon par le fer. Administrer et se combattre, c'est tout le sens de cet immense récit. Aussi ce livre sera-t-il à jamais le manuel des administrateurs et des militaires; les philosophes, les politiques, les hommes de pensée, les hommes de liberté, les hommes de religion, les hommes d'humanité, les hommes de bien écriront à leur tour cette histoire en se plaçant à un autre point de vue que le champ de bataille, au point de vue du bien ou du mal fait au genre humain par ce héros de l'armée et par ce héros du despotisme.

Mais, tel que le préjugé populaire et tel que le fanatisme militaire veulent le considérer historiquement aujourd'hui, ce grand homme du fait, et non de l'idée, ne pouvait rencontrer un historien plus accompli que M. Thiers; la naissance, le caractère, l'opinion, le talent de M. Thiers ont été, selon nous, une des bonnes fortunes de Napoléon. On dirait que la Providence a mis la main dans ce hasard: le héros a été fait pour l'historien, et l'historien a été fait pour le héros; de la plume à l'épée ils se ressemblent. Sans Napoléon M. Thiers n'aurait pas pu écrire ce livre aussi supérieur à son _Histoire de la Révolution_ que l'homme fait dans M. Thiers est supérieur au jeune homme qui essaye la plume avant de comprendre son sujet. Sans M. Thiers Napoléon existerait dans toute sa fantasmagorie gigantesque de légende populaire, mais il n'existerait pas historiquement dans toute la grandeur réelle de ses proportions colossales comme administrateur, comme général et comme despote. M. Thiers a reconstruit Napoléon, non avec des fables, mais avec des réalités; voilà son oeuvre: on ne la surpassera pas.