‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 86 sur 143 · XXII

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Le génie à la fois séductible, précis et technique de M. Thiers était éminemment propre, on pourrait dire prédestiné, à ce grand ouvrage de sa vie d'écrivain. Quel autre que lui pouvait avoir cette patience facile, quoique obstinée au travail, de rechercher dans cet océan de documents financiers, administratifs, diplomatiques, surtout militaires, qu'il fallait réunir et compulser pour présenter des états de situation de cet immense empire, depuis le dernier centime perçu sur le dernier contribuable de Hollande, de Prusse, d'Espagne, d'Italie, de France, jusqu'au dernier soldat recruté directement ou auxiliairement par tout le continent, des bords du Tage aux bords de l'Elbe ou aux embouchures de l'Escaut? Quel autre que lui pouvait entrer pertinemment dans l'exposition et dans l'analyse intelligente de ces négociations, jusque-là ténébreuses, du Concordat avec la cour de Rome; du droit ecclésiastique avec le concile de Paris, du droit allemand avec les princes médiatisés de la Confédération du Rhin, des traités de Tilsitt, de Presbourg, des conférences de Dresde, des perfidies diplomatiques de Bayonne, des _ultimatum_ aussitôt retirés qu'avancés du congrès de Dresde? Quel autre que lui pouvait passer en revue, sur toutes les routes de l'empire, ces innombrables bandes de conscrits qui allaient, du dépôt du bataillon de marche au bataillon de guerre, former, d'étape en étape, ces prodigieux rassemblements d'hommes qu'on appelait l'armée de Boulogne, l'armée d'Austerlitz, l'armée de Wagram, l'armée d'Iéna, l'armée d'Espagne, l'armée de Moscou? Quel autre que lui pouvait établir les plans de campagne, étudier sur les cartes et sur les lieux la topographie des champs de bataille, faire mouvoir les masses au doigt même du général en chef, porter l'oeil et le jour sur les innombrables accidents de la lutte, débrouiller la mêlée, donner la raison secrète de la victoire ou de la déroute? Puis, quand la fumée est abattue, compter, chiffres en mains, les fuyards, les blessés, les morts, et ramener ces tronçons mutilés de ces grands corps pour en recomposer, par le recrutement, des armées nouvelles? Il fallait pour ce travail surhumain le génie administratif, le coup d'oeil du géographe; l'amour du chiffre, cet élément constructif de toute chose numérique; la passion de la vérité matérielle; l'intelligence des détails, sans lesquels il n'existe pas d'ensemble; l'habitude des négociations, qui fait comprendre la pensée voilée sous les dépêches; l'instinct militaire, qui fait manoeuvrer à tort ou à droit les masses; le goût de l'héroïsme, qui anime l'historien du feu de la gloire; l'ordre dans l'esprit, qui fait qu'on ne s'égare jamais et qu'on n'égare pas un soldat dans cette déperdition de millions d'hommes; enfin le mouvement de l'esprit, qui se plonge lui-même avec vertige dans le tourbillon des événements, des campagnes, des batailles, des victoires ou des défaites qu'on retrace en courant à la postérité. Toutes ces qualités, si rares dans un même esprit, M. Thiers les réunissait à un degré prodigieux dans un même homme; voilà pourquoi il a fait seul et seul il pouvait faire l'histoire de Napoléon et de ses armées. À ce drame universel il fallait un écrivain universel. _Tu es ille vir!_