II
J'ai dit tout à l'heure: Amusons-nous un peu avec le plus charmant poëte de ce triumvirat d'hommes de lettres romains composé de Cicéron, d'Horace et de Virgile; c'est qu'en effet la société d'Horace est une des sociétés d'esprit les plus aimables que l'on puisse rencontrer dans tous les siècles de l'antiquité ou des temps modernes. Il a vécu pour son plaisir, il a écrit pour son plaisir; lisons-le pour notre plaisir; c'est l'homme de l'_agrément_. Grâce aux patients travaux que les anciens, les modernes, et surtout un savant français de nos jours, Walckenaer, ont consacrés à l'interprétation de ses oeuvres et à la confrontation de ses vers avec sa vie, Horace est pour nous un homme d'hier ou d'aujourd'hui. Nous le connaissons vers par vers et jour par jour comme s'il était des nôtres; nous avons vécu dans sa familiarité, quant à moi, qui me suis assis vingt fois, son livre à la main, sur les décombres de sa petite métairie d'_Ustica_, dans sa vallée de la _Digentia_, toute semblable à la vallée de Saint-Point, quelquefois sous les oliviers trempés de l'écume de l'_Anio_, sur les voûtes recouvertes de gazon de son cellier de Tibur, il me semble qu'Horace a été un des amis de ma jeunesse, non pas précisément un de ces amis sérieux, chéris ou estimés, dont le souvenir fait monter la religion au coeur et les larmes aux yeux; non, mais un de ces amis légers, insoucieux du lendemain, amoureux de toute ombre qui passe, convives de tout festin sous le lambris ou sous le feuillage, amis qu'on se repent d'aimer parce qu'on ne les estime pas jusqu'au coeur, mais qui peuvent se passer d'estime tant il y a d'attrait dans leur nature, de grâce dans leur faiblesse, et, si l'on osait le dire, tant il y a d'innocence dans leur corruption.
Cependant dirai-je ici toute ma pensée? Les Français aiment trop Horace (je le comprends, car Horace est certainement l'esprit le plus français de toute l'antiquité). Il y a en lui beaucoup du Saint-Évremond douteur, beaucoup du La Fontaine licencieux, beaucoup du Montaigne cynique, beaucoup du Voltaire plus léger que la plume, beaucoup de la bulle de savon qui brille et qui flotte, qui se balance et qui se colore, qui éclate et qui s'évanouit sans laisser d'autre trace de son existence qu'une goutte d'eau parfumée qui vous tombe d'en haut sur le front.
Horace est plus Gaulois que Romain; mais cette prédilection des Français pour Horace, comme pour l'ingénieux corrupteur de la morale et de l'âme qu'ils appellent le _bon_ La Fontaine, m'a toujours fait une certaine peine au coeur. C'est une prédilection fondée sur une communauté de vices, sur le vice des vices, la légèreté qui se joue de tout. Chaque fois que j'ai rencontré un homme, comme on en rencontre beaucoup, dont La Fontaine est le catéchisme et dont Horace est le manuel, je me suis défié et éloigné de cet homme; je me suis dit: Ou cet homme n'a pas assez de sérieux dans l'esprit pour comprendre que l'agrément n'est pas le fond de la vie, ou cet homme n'a pas assez d'aversion pour ce qui est moralement dépravé dans l'art des lettres. C'est vous dire assez que les amis d'Horace ou de La Fontaine ne sont pas mes amis. Horace et La Fontaine sont de charmants tableaux de cabinet par le dessin, la touche, la couleur, mais ce sont des tableaux licencieux en face desquels on ne doit conduire ni sa femme, ni sa soeur, ni son fils. On les regarde, on sourit, on rougit, et on passe.
Malgré la sévérité de ce jugement, vous allez voir que je rends une grande justice à Horace et à votre La Fontaine, bien que je place votre La Fontaine à une immense distance d'Horace: l'un est un homme, l'autre n'est qu'un enfant; l'un est poëte comme Pindare, Alcée et Anacréon; l'autre ne l'est qu'un peu plus qu'Ésope. Ils ne se ressemblent que par leurs mauvais côtés, le côté immoral et le côté licencieux.
Mais, pour bien comprendre Horace, ce La Fontaine lyrique des Latins, il faut d'abord vous raconter sa vie dans les plus intimes détails, car les oeuvres d'Horace et sa vie c'est une même chose. Il s'est écrit lui-même, ses vers sont lui; voilà pourquoi, tout en le mésestimant quelquefois, on le relira toujours: qu'y a-t-il dans l'homme de plus intéressant que l'homme? Les oeuvres d'Horace, odes, épodes, épîtres, satires, amours, amitié, épanchements du coeur dans la solitude, ce sont les _Confessions_ de J.-J. Rousseau en vers délicieux comme les murmures du vent doux de la vie à travers les fibres de l'âme. Écoutez donc cette vie.