‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 97 sur 143 · V

V

Le jeune Horace étudiait ainsi à Rome à seize ans, pendant l'écroulement de Rome.

C'était le temps où César préludait à la conquête de la souveraineté romaine par la conquête des Gaules; c'était le temps où Cicéron s'efforçait de soutenir par sa parole l'ancienne constitution républicaine que Pompée n'avait pu soutenir par son épée. Le père d'Horace, pour soustraire son fils aux tumultes de Rome, le conduisit, pour achever ses études, en Grèce.

Athènes était alors pour les jeunes Romains la ville _universitaire_ du monde latin, ce qu'Oxford ou Cambridge sont aujourd'hui pour l'Angleterre. Toute la jeunesse aristocratique de Rome y passait quelques années, occupée à entendre les cours de philosophie, de poésie, d'éloquence, de la bouche des plus célèbres pédagogues. Les uns s'y livraient à l'étude, les autres à la licence de leur âge. C'était là aussi que se formaient entre ces jeunes gens de diverses conditions sociales ces liaisons de l'adolescence qui devenaient ensuite à Rome les amitiés, les patronages, les clientèles de l'âge mûr. Cette résidence à Athènes, ville de luxe, de plaisir, de folie, était très-onéreuse aux parents. On voit par les lettres de Cicéron que cette dépense ne s'élevait pas à moins de quinze à vingt mille francs de notre monnaie. Le père d'Horace ne comptait pas ce que lui coûtait le mérite futur de son fils; il voulait à tout prix l'élever par tous les noviciats au niveau de l'aristocratie lettrée de Rome. Le souvenir de son propre esclavage même et de sa condition d'affranchi lui faisait sentir plus qu'à un autre la passion de la supériorité sociale.

Le jeune Horace se lia à Athènes avec le fils de Cicéron; ce jeune homme se contentait de porter le nom de son père, trop sûr apparemment de ne pouvoir le grandir; il y contracta aussi amitié avec le jeune _Bibulus_ et avec le fils de _Messala_, tous les deux partisans de Pompée et par conséquent ennemis naturels de César. À cet âge nos amitiés font nos opinions; il ne faut pas s'étonner si Horace, dans la société du fils de Cicéron, de Bibulus et de Messala, s'attacha bientôt après à la cause de Brutus et de Cassius, contre la tyrannie du dictateur de Rome. Une lettre du fils de Cicéron à un nommé _Tiron_, affranchi de son père, nous donne une idée de la vie que ces jeunes Romains menaient à Athènes. Ils tenaient plus souvent la coupe du buveur que le livre du disciple.

«Vous saurez que je vis dans la plus intime liaison avec Cratippus, et qu'il me traite moins comme un disciple que comme un fils. Plus je l'entends parler, plus je suis charmé de la douceur de ses entretiens. Je passe des jours entiers avec lui et quelquefois une partie des nuits, car je l'engage le plus souvent que je puis à souper. Il vient fréquemment me surprendre à table, et, mettant de côté la sévérité philosophique, il est avec nous d'une humeur charmante.... Que vous dirai-je de Bruttius? Il possède l'art de mêler des questions de littérature aux conversations les plus enjouées et d'assaisonner la philosophie de beaucoup d'agréments. J'ai commencé aussi à déclamer en grec sous Cassius; mais, pour le latin, je m'exerce plus volontiers avec Bruttius. Je ne vois pas moins familièrement les gens de lettres qui sont venus avec Cratippus. Épicrate, l'homme le plus considéré dans Athènes, Léonidas et plusieurs personnes du même rang passent une partie de leur temps avec moi. Voilà quels sont à peu près mes amusements et mes occupations. À l'égard de Gorgias, il m'était assurément fort utile pour m'exercer à la déclamation, mais j'ai obéi aux ordres de mon père, qui a voulu que je cessasse de le voir.»

On sait d'ailleurs que ce Gorgias était un corrupteur de la jeunesse, redouté des parents. Le fils de Cicéron, à son école, était devenu un ivrogne qui ne dut plus plus tard la faveur d'Auguste qu'à son nom.