IV
Le père d'Horace s'appelait Flaccus; il avait ajouté à ce nom celui de _Quintus Horatius_. On présume que ce second nom d'_Horatius_ était le nom de la famille romaine dont le Samnite _Flaccus_ avait été autrefois l'esclave. À l'époque où naquit le poëte son fils Horatius Flaccus était affranchi, c'est-à-dire libre et entré dans les rangs de la bourgeoisie romaine. Il y occupait même un emploi officiel et lucratif, équivalant à la fois à celui de percepteur des contributions, d'agent de change et de banquier, trois charges qui alors comme de nos jours donnent l'opulence. Ce père du jeune Horace était un homme qui ne vivait que pour son fils; il lui servait de mère par sa tendresse et par sa vigilance. Horace ne parle pas de sa mère, morte sans doute pendant qu'il était en bas âge, esclave peut-être avant l'affranchissement de la famille; mais il témoigne pour ce modèle des pères toute la tendresse et toute la reconnaissance qu'une mère laisse ordinairement dans la mémoire et dans le coeur de l'enfant.
La fortune avait suffisamment secondé les travaux du banquier percepteur des tributs de Venouse; il aspirait plus à illustrer son fils qu'à l'enrichir; il se contentait de son aisance appelée par les Romains la _médiocrité dorée_. Puisqu'il avait de quoi donner à son fils unique l'éducation des fils des meilleures familles de Rome, il avait assez; d'ailleurs il s'était fait lui-même le premier instituteur de son enfant; il l'accompagnait aux écoles, il étudiait avec lui, il ne s'en rapportait à personne du soin de veiller sur les pas et sur l'innocence des moeurs de son fils; une mère chrétienne n'aurait pas de plus scrupuleuses sollicitudes sur la pureté d'un enfant. Les moeurs dépravées de la Grande Grèce et de Rome rendaient ces inquiétudes plus naturelles et plus obligatoires dans ces climats vicieux que dans nos contrées plus pures; c'est grâce à ces surveillances assidues que le jeune Horace, enfant d'une beauté précoce, dut la pureté et la fraîcheur prolongée de son âme.
Un certain Flavius, maître d'école à _Venouse_, fut le premier maître d'Horace; cet homme excellait dans sa profession, mais le père d'Horace ne se contentait pas pour son fils d'une éducation de Samnite dans une bourgade de Calabre. Il quitta sa chère patrie pour aller chercher à Rome des écoles supérieures et des maîtres plus illustres dans les lettres et dans la philosophie.
Lisez dans les odes et dans les satires d'Horace lui-même le témoignage touchant de ces soins paternels. On voit battre dans chaque vers le coeur d'un fils digne d'avoir un tel père.
«Revenons à moi, Mécène! à moi qui ne suis que le fils d'un affranchi, et que tous dénigrent parce que j'ai aujourd'hui la gloire de m'asseoir dans votre familiarité, à votre table, oubliant qu'autrefois tribun des soldats (colonel) je commandais une légion romaine... Quel bonheur pour moi d'avoir pu vous plaire, à vous qui savez si bien discerner l'honnête homme du vil coquin, et qui mesurez le mérite non sur le vain prestige de la naissance, mais sur la noblesse des sentiments. Pourtant, sachez-le bien, si, à quelques défauts près, qui ne sont que des taches sur un beau corps, mon naturel est vertueux, mes inclinations droites, mon âme innocente et pure (qu'on me passe pour cette fois les louanges que je me donne); si avec raison on ne peut rien me reprocher de bas, rien de sordide, rien de honteux; si enfin je suis cher à mes amis, c'est à mon excellent père que je le dois. Lui, propriétaire d'un très-petit domaine, il ne voulut pas m'envoyer à l'école de Flavius, où des enfants, nés d'honorables centurions, se rendaient, cassette et tableau suspendus au bras gauche, payant à _huit ides_ chaque année le modique salaire des leçons. Il me conduisit à Rome pour que j'y reçusse l'éducation réservée aux fils des chevaliers et des sénateurs. À mes habits, aux esclaves qui me suivaient en traversant la ville, on eût cru qu'un riche patrimoine fournissait à tant de dépenses. Mon père fit plus, il fut pour moi un gouverneur vigilant, incorruptible; il ne me perdait point de vue, m'accompagnait chez mes professeurs, et non-seulement il sut me garantir de toute action capable de flétrir en moi la première fleur de la vertu, mais le soupçon même du vice n'approcha jamais de moi. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour de n'avoir fait tant de dépenses que pour que je fusse un crieur public, ou, ce qu'il avait été lui-même, un collecteur d'impôts à faibles appointements. Si tel avait été le résultat de ses soins, je ne m'en serais pas plaint; mais, puisqu'il en a été autrement, il a droit à plus de louanges, et je lui dois plus de reconnaissance. Comment pourrais-je donc ne pas me féliciter d'avoir eu un tel père? Comment, ainsi que tant d'autres, me défendrais-je en disant que, si je ne suis pas né de parents illustres, ce n'est pas ma faute? Mes sentiments sont tout autres et me dictent un autre langage. Oui, je le déclare, si la nature nous reprenait les années qui se sont écoulées depuis notre naissance, et que chacun, selon les caprices de son orgueil, fût libre de se choisir d'autres parents que ceux qu'il avait, je laisserais le vulgaire s'emparer des noms illustres qui ont brillé au milieu des faisceaux et dans les chaises curules, et moi, dussé-je passer aux yeux de tous pour un insensé, je resterais satisfait des parents que m'avaient accordés la bonté des dieux.»