‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 103 sur 194 · VI

VI

Nous avons vu qu'au retour des Médicis à Florence, Machiavel, destitué de toutes ses fonctions, avait été obligé de se retirer, presque indigent, dans sa petite métairie de la _Strada_, près de la bourgade de San-Casciano. À peine y goûtait-il un court loisir que la conspiration de Capponi, le grand citoyen patriote, contre les Médicis éclata et échoua le même jour. Capponi ayant par mégarde laissé tomber de son habit la liste des conjurés, les Médicis avertis firent saisir tous ceux dont le nom était porté sur la liste de Capponi et tous ceux que leurs sentiments républicains pouvaient faire soupçonner complices de la conjuration. Machiavel, quoique innocent, fut du nombre. Ses interrogatoires, rendus plus âpres par la torture, ne purent lui arracher un aveu.

Le pape Léon X, Médicis lui-même et le plus doux des hommes comme le plus lettré, envoya de Rome réclamer de ses neveux la liberté de Machiavel; il lui demanda de plus, comme au premier des politiques de son temps, des conseils pour le gouvernement des affaires d'Italie. Il l'appela même à sa cour. Machiavel, mal inspiré, ne s'y rendit pas. Sa vraie place était dans le conseil de ce Périclès des papes. Il y eût été libre, heureux, puissant sur les affaires. Il craignit un piége où il n'y avait de la part du pape qu'estime et bonté. Toutefois il écrivit à Léon X, par l'intermédiaire de Vettori, son ami, ambassadeur de Florence à Rome, ces lettres remarquables sur la politique papale, qui dénotent une connaissance presque providentielle des divers intérêts des grandes nations.

Léon X en fit son profit; il aimait Machiavel; il regretta d'être privé de la présence de l'oracle politique de Florence, aussi propre à devenir l'oracle politique de Rome.

Machiavel, toujours par l'intermédiaire de son ami Vettori, qui résidait auprès du pape, transmettait à Léon X des chefs-d'oeuvre de vues en chefs-d'oeuvre de style, émanés de cette pauvre métairie où languissait le génie du siècle. Tous ces conseils parfaitement honnêtes de Machiavel à Léon X ne tendaient qu'à la paix de l'Italie; il suppliait ce grand pape de s'en faire l'arbitre au nom de son autorité pontificale, au nom des Médicis, au nom de ses propres armées.