VII
Mais, par une souplesse de génie sans égale peut-être dans l'histoire de l'esprit humain, pendant que cet homme d'État vieilli, fatigué, indigent, donnait de si hauts conseils aux rois et aux papes, il s'amusait à écrire, de la même plume qui allait écrire comme Tacite, des comédies dignes de Molière.
C'est de cette époque, en effet, que date sa facétie de _la Mandragore_. _La Mandragore_ est une plaisanterie obscène. Un mari dupe de lui-même et une jeune femme innocente y sont joués et corrompus par l'intrigue d'un amoureux et d'un moine, dans un _imbroglio_ et dans un dialogue dignes de Boccace. La pudeur moderne nous interdirait d'en faire seulement l'analyse; mais les moeurs italiennes du temps étaient si peu scrupuleuses en matière de décence et de religion que cette facétie comique eut un succès classique et prolongé à Florence, et que le pape Léon X, dans ses voyages en Toscane pour revoir sa famille, fit représenter devant lui deux fois _la Mandragore_ pour amuser le sacré collége.
_Le Mariage de Figaro_ par Beaumarchais est une édification en comparaison de la farce de Machiavel; mais les _Contes_ de Boccace, imprimés avec les priviléges et les éloges de la cour de Rome, avaient accoutumé les Italiens au ridicule versé sur les maris et sur les moines. Cette pièce grotesque popularisa plus Machiavel à Florence et à Rome que ses écrits les plus substantiels de politique; les peuples préfèrent souvent ce qui les dégrade à ce qui les élève: Machiavel, baladin pour gagner le pain de sa famille à San-Casciano, devint plus célèbre que Machiavel homme d'État, orateur et ambassadeur, sauvant pendant quinze ans sa patrie par des miracles de diplomatie.