IX
Ni Montesquieu, dans ses _Considérations sur la décadence_, ni Bossuet lui-même, dans les éclairs de son _Histoire universelle_, n'ont cette évidence instinctive de sagacité qui caractérise l'infaillibilité de Machiavel dans ce coup d'oeil sur la politique romaine. Montesquieu a de la prétention dans les aperçus; Bossuet a de la poésie dans les vues: c'est un épique plus qu'un historien; leur style se ressent de leur nature: l'un veut frapper, l'autre veut éblouir; Machiavel ne veut que comprendre et fait comprendre. Il ne songe seulement pas à son style: le mot, chez lui, c'est la pensée; la couleur, c'est la lumière; le seul effet qu'il recherche et qu'il obtient toujours, c'est la vérité. Aussi, s'il y a plus de plaisir à lire Montesquieu, s'il y a plus d'éblouissement à lire Bossuet, il y a plus de profit politique à lire Machiavel. C'est lui qui est le véritable traducteur des événements et qui les interprète en homme d'État; il en extrait le suc pour en nourrir substantiellement ses amis des jardins Ruscelaï, destinés à gouverner après lui la république ou la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie de Florence.
Nous sommes étonné qu'on ne mette pas le commentaire de Machiavel sur Tite-Live dans les mains de la jeunesse moderne qui se destine à la vie publique: ce serait un cours de sagacité. Point de chimères, point de rêves, point de système préconçu, point d'utopie sacrée, académique ou profane; le fait et la signification du fait, voilà tout: ce sont les mathématiques de l'histoire. Machiavel y est en philosophie politique égal à Newton en philosophie naturelle. Le monde moderne n'a eu qu'une tête de cette force, Bacon; nous vous le ferons connaître un jour.