VIII
Il y avait alors à Florence un citoyen d'une grande opulence, ami des Médicis, nommé Cosme Ruscelaï, infirme et mûri par ses infirmités avant l'âge. Ruscelaï avait fait planter autour de son palais de délicieux jardins, semblables à ceux d'Académus, et il y rassemblait tous les jours ses amis pour y disserter platoniquement avec eux de philosophie, de religion, d'histoire, de poésie, de politique.
Toutes les fois que Machiavel revenait à Florence, il présidait du droit de sa renommée et de son agrément à ces entretiens. Là, du moins, il avait son public restreint mais compétent. On l'interrogeait avec respect sur sa longue expérience des idées et des choses. Ce fut pour plaire à Ruscelaï et à cette élite d'amis qu'il écrivit alors ses _Discours sur Tite-Live_.
Ce livre, le plus magistral qu'il ait peut-être composé, est le commentaire de l'histoire romaine par le génie des affaires. Machiavel y suit Tite-Live événement par événement, comme la lampe suit les contours d'une statue pour en faire jaillir les formes dans la nuit aux regards d'un statuaire.
Il explique avec une sagacité véritablement divine la pensée ou la passion des personnages, rois, consuls, magistrats ou peuple, qui amenèrent, dans tel ou tel but, telles ou telles vicissitudes dans les destinées du peuple romain; il montre comment de l'événement accompli devait nécessairement découler tel autre événement par la seule fatalité des grands esprits, la fatalité des conséquences; il refait l'histoire romaine tout entière avec une lucidité rétrospective qui éclaire mille fois mieux les faits que l'historien romain lui-même. L'historien ne voyait que les détails, Machiavel voit l'ensemble; Tite-Live n'est que la main, Machiavel est l'intelligence. L'un dit: Ceci fut; l'autre dit: Ceci devait être.