‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 17 sur 194 · XIX

XIX

Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie de madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le salon de son amie; mais celui-ci était plus large et plus véritablement littéraire que le salon trop anglais de la fille de madame de Staël; la littérature y tenait une bien plus grande place. La maîtresse de la maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne permettait pas à l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit d'agrément; on y rencontrait, sans acception d'opinion, tous les hommes de tout âge qui avaient un nom dans les lettres ou dans la politique, ou qui cherchaient une avant-scène à leur talent. C'était un lieu d'asile inviolable à la colère des opinions au milieu de Paris.

L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait sauvé et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de l'esprit d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte comme la France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes venait d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire. Les amis politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient dans cette société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de lettres, poëtes, écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré depuis la tribune et la presse en France. Ils se rencontraient dans ce salon avec la jeune aristocratie libérale, mais non factieuse. M. Villemain, M. Cousin, M. de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa fleur à la vie; M. Beugnot, la plus spirituelle des chroniques vivantes de la Révolution et de l'Empire; les amis de M. de Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa nièce; quelques Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un groupe de doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans la nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles, lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de l'aristocratie de naissance, du génie, de l'esprit, de l'art, du goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer l'espérance, même dans l'obscurité.

«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un jour en contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est le _génie enfant_.--Pourquoi? lui dis-je.--Parce qu'il a encore son innocence, me répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son front! Or l'innocence du génie c'est sa modestie.»

Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance sur ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon que je récitai pour la première fois devant un auditoire un peu nombreux quelques vers encore inédits des _Méditations_ et des _Harmonies_. Cette aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle me protégea vivement, ainsi que la duchesse de Broglie, son amie, auprès des ministres d'alors pour obtenir mon premier poste diplomatique; je ne l'ai jamais oublié, et j'ai eu une occasion de reconnaître tant de bonté dans une circonstance où il me fut donné d'être agréable à mon tour à sa famille[1].

[Note 1: Après la coalition parlementaire qui était près de renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et qui maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi, l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec un traitement que je fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la fortune illimitée que je pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu à ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le gouvernement de 1830. Mon coeur était à la légitimité, mon esprit à la liberté; je ne voulais manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté complète de député indépendant. Je me réservais pour les crises éventuelles vers lesquelles le régime parlementaire, par ses fautes et ses excès, entraînait évidemment le pays. Le ministre, de même que le roi, ne comprenait rien à mes refus; il les attribuait sans doute à mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes répugnances à force de faveurs politiques. Je persistai.

--«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le motif vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et qu'attendez-vous donc de mieux?--Monsieur le Ministre, lui répondis-je en resserrant les lèvres et en contenant mes tristes prévisions dans mon coeur, puisque vous me faites, au nom du roi et du ministère, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministère, le roi et vous-même, vous reconnaissez en moi un esprit politique, malgré les dénigrements de vos journaux et de vos amis, qui me relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?--Oui, certainement, me répondit l'homme d'État.--Eh bien! Monsieur, je ne serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces mots, inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous parlâmes d'autre chose.

Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les derniers efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses caresses, même à ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui; il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son insistance, mais l'honneur me défendait d'y céder. Je me levai enfin pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon habit, jusque vers la porte.

--«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de désespoir; vous ne voulez pas?--Non, Sire, et je regrette profondément que l'honneur me défende de vous obéir.--Eh bien! ce sera votre faute si je reste entre les mains de cette...» Et comme il vit que la force du mot m'étonnait:--«Oui, de cette...., entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes voeux, ni ceux de mon coeur, ni ceux de ma situation!»

Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec un pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu rôle de prince démocratique lui restait lourd sur le coeur. On a beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines, l'orgueil de race prévaut malgré soi sur les nécessités de la royauté: les rôles sont dans la politique, mais les sentiments sont dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait à échapper aux ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs nés de la royauté de ses pères. La révolution de 1830 était évidemment pour lui un remords; il voulait mettre au plus vite entre cette révolution et lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui représenteraient la légitimité du trône.

M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette époque à Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il fut informé par une rumeur de cour des démarches que le roi et le ministre faisaient pour me décider à accepter, à mon choix, une de ces deux ambassades; il craignait que mon choix tombât sur Londres, et qu'il ne fût ainsi réduit à retourner à Vienne. Il vint chez moi.

--«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains. Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos intentions, j'y conformerai les miennes.--Tranquillisez-vous, lui dis-je en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux, l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour l'Angleterre.]