XX
Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société cosmopolite, le salon de madame Gay et de sa fille Delphine, qui fut ensuite madame Émile de Girardin. La mère, femme de coeur et d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier, avait été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'était une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son coeur sans compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué pour tenir le premier rang parmi les salons littéraires de l'Europe; elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix salons; elle donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement de sa maison était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration, belle comme l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la fréquentation de la noblesse de nature: le génie! Victor Hugo, Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame Malibran, Vigny, y dominaient de la tête la foule d'élite d'hommes et de femmes qui cherchaient la gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le salon de l'amitié plus que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois que j'étais à Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne reconnaît de joug que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais le salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les décorations de la nature: la beauté et le génie.