XXI
Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les rangs; si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si celui de madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si celui de madame de Girardin était une république, celui de madame Récamier était une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil; ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de Chateaubriand; des courtisans littéraires ou politiques se rangeaient autour de ce trône. C'était une cour, mais un peu vieille cour; les meubles étaient simples et usés; quelques livres épars sur les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se groupaient les familiers ou les discoureurs, était l'_Oeil-de-boeuf_ de cette abbaye royale; le mur à côté de la cheminée étalait le beau tableau glacé de _Corinne_ improvisant _au cap Misène_ devant son amant Oswald; scène romanesque de madame de Staël, plus académique que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et son coeur, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur la décadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences, des silences ou des soupirs échappés du coeur; ce n'est pas l'heure des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais madame Récamier rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été l'amie de madame de Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à la belle tête de Corinne dans ce tableau.