IV
J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de madame Récamier; une parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la familiarité intime de M. Récamier, m'avait fait cent fois le portrait de cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure. Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les détails de l'intérieur de Clichy, cette Paphos de cette divinité, ce sanctuaire où toute l'Europe élégante en 1800 allait s'enivrer de la vue de Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume, ses poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une certaine heure de la soirée, où elle défaillait entre les bras de ses femmes, où on l'emportait toute vêtue sur son lit antique, où elle revenait à elle au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses blonds cheveux dénoués, et où les convives de la soirée défilaient ravis devant tant de charmes, attendris par tant de défaillances, mignardises de l'adolescence, de l'amour et de la mort. Cette scène d'évanouissement, qui se renouvelait presque tous les soirs de grande réunion à Clichy, à une heure avancée de la soirée, n'était pas une coquetterie de la jeune maîtresse de ce beau lieu, c'était un prétexte suscité par la mère et par le mari de madame Récamier pour dérober la jeune femme à l'empressement insatiable de la foule importune de ses admirateurs; elle était trop naïve pour jouer d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter sur les bras des familiers de la maison pour laisser le voile de ses rideaux entre elle et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait dévoré sa jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle devait rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel _sursum corda_ des yeux et de l'imagination de son siècle.