V
Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici comment.
En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris que la duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel Meurice, allant en sens inverse de Londres à Rome.
La duchesse de Devonshire, seconde femme et veuve alors du duc de ce nom, était elle-même naguère la femme la plus belle et maintenant la plus opulente, la plus lettrée et la plus _mécénienne_ de l'Europe. Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en Angleterre le retentissement du roman et l'étrangeté du mystère. Son nom de famille était Élisabeth Harvey; elle était soeur du duc de Bristol, homme d'une grande distinction de naissance et d'esprit. Une amitié passionnée unissait dès leur adolescence lady Élisabeth Harvey à la première duchesse de Devonshire; cette première femme du duc de Devonshire était sans scrupules, femme de bruit, de passion, de beauté, de talent, de poésie et de politique. Elle n'avait pas d'enfant de son mari; cette stérilité menaçait de laisser sans héritier direct l'immense fortune et le nom princier de la maison de Devonshire; elle résolut, dit-on, de devoir à l'intrigue ce qu'elle ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune amie, devenue lady Élisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le palais du duc; l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et de son amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils supposé passait pour être le fruit du commerce concerté d'Élisabeth Forster avec le duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le secret; le vieux duc épousa la mère de son fils, en sorte que l'enfant supposé était en réalité le fils du vieux duc et de la nouvelle duchesse de Devonshire; seulement cette naissance était anticipée et illégitime.
Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des véritables héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on menaça le père, la mère et le fils d'un procès; les témoignages domestiques abondaient; des scandales si compliqués auraient fait une explosion déplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils présumé de la belle Élisabeth, avait une délicatesse de conscience et d'honneur qui ne lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des héritiers légitimes.
Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue duchesse douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa beauté, dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la délicatesse transparente de ses traits; son esprit était tourné aux grandes choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute consacrée aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à Londres, à Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour de distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains, peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient à toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était le cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que le ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par elle la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les beaux-arts, cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage secret; le cardinal n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour avoir abjuré entre ses mains le protestantisme et pour pratiquer en secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de ces bruits qui s'élèvent des apparences autour des hommes ou des femmes célèbres; la tombe même ne dit pas tout après leur mort: le ciel sait plus de secrets encore que la terre.