XXVI
Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements; les mains battaient sans le coeur; on payait en complaisance pour madame Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilége qu'on avait eu d'assister à cette demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de Racine par l'écrivain du _Génie du Christianisme_. On peut la lire aujourd'hui dans les oeuvres complètes; c'est une page qui ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son amitié souffrait en elle.
Ma mère et ma soeur, exclusivement occupées de regarder la grande figure de l'auteur du _Génie du Christianisme_, sortirent ravies de cette soirée unique. Le sujet biblique de _Moïse_ charmait leur naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination; le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.