‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 25 sur 194 · XXVII

XXVII

Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui rendait les cours elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés d'esprit de famille de sa nièce, madame Lenormant, mais d'après les souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir, mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand mérite aux yeux des curieux du coeur humain: c'est d'avoir à demi ouvert le portefeuille de madame Récamier, et d'avoir révélé ainsi au monde une correspondance inédite et profondément intime de l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure en intérêt aux Mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième siècle.

Dans les _Mémoires d'outre-tombe_ l'homme pose, l'homme s'affiche, l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou plutôt il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme. Madame Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa beauté déjà pâlie; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance. Remercions madame Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous avoir au moins confié ces pages.