‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 72 sur 194 · IX

IX

Ces billets de M. de Chateaubriand à madame Récamier pendant la route et pendant son ambassade à Rome semblent, par leur fréquence et par leur épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres et à Paris. Ce sont peut-être les seules lettres vraiment pathétiques tombées de son coeur pendant toute sa vie; dans toutes les autres, comme dans ses Mémoires, il cherche l'apparat et la phrase, tout en feignant de les négliger. Ici il cherche le coeur et il y arrive bien plus sûrement.

«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais prenez-le, et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste restante, à Milan. À bientôt! Je vais préparer votre logement et prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi! Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me ravise; écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres. Hyacinthe vous verra; il m'apportera de vos nouvelles demain à Villeneuve.»

«Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre.

«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le coeur aussi plein et malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un voeu: c'est que vous veniez vite me faire supporter l'absence au delà des monts. Les grands chemins ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lassé et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc, et apprenez enfin que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.

«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à Villeneuve j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant je me rapproche. Je voudrais le croire, et pourtant vous n'êtes pas là!»

«Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre.

«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité madame de Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, madame de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble[2]. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je?

[Note 2: Madame de Beaumont était cette personne qu'il avait aimée d'une si poétique affection dans ses années de séve, et dont il avait déposé le cercueil et illustré le nom dans un monument de marbre, à Rome, sous les voûtes de l'église Saint-Louis.]

«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir; le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste restante, à Lausanne, et un autre à Milan? Dites-moi si vous êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.

«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à madame de Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez. Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»

«Vendredi 19 septembre.

«Au moment de passer la frontière je vous écris, dans une méchante chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous attends.»

«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier et m'a fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de Pontarlier et de Lausanne, vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en m'éloignant; il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.»

«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.

«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: l'une, madame de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, madame de Duras, est allée mourir à Nice[3]. Comme tout fuit! Sion, où j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte; c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée française.

[Note 3: Ce mot sur la mort de madame de Duras est bien appliqué à une des femmes les plus capables de comprendre le génie parce qu'elle avait de beaux talents, et la plus digne d'être regrettée parce qu'elle avait un coeur plus grand encore que le talent. Elle avait la passion du nom de M. de Chateaubriand; elle le voulait aussi grand dans le siècle qu'il était grand dans son coeur. Je ne l'ai connue que par ses amis et je ne l'ai admirée que par sa fille, madame la duchesse de Rauzan, très-jeune femme alors, en qui sa mère semblait, dit-on, revivre.]

«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent. Venez donc vite.»

«Rome, ce 11 octobre 1828.

«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.»

Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un vaste palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces _chats_ qu'il aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit:

«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que je vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!»

Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions de coeur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée d'_Émilie_ peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie tout entière, après l'avoir retirée à Juliette.