‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 74 sur 194 · XI

XI

Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame Récamier en beauté et en grâce: c'est celui de madame _Dodwell_; elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de comtesse de Spaur.

Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images. Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'oeil dans la vie ne surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce d'un cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille. Elle dansait souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui colportent leurs salons de capitale en capitale et qui invitent à tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.

Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces Anglaises ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses bals. La jeune Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers sourires. Nous dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psyché de _Gérard_ n'était pas si svelte, la Chloé de _Longus_ n'était pas plus naïve et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine.

Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons prolongés de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un camée de Pompéia. Malheureusement le carnaval fini la fit disparaître de ce salon. Elle épousa un archéologue anglais célèbre par ses voyages, M. Dodwell, homme d'un âge mûr, qui n'avait rien trouvé de plus beau dans l'antiquité que cette grâce vivante de Rome.

Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne de Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long des murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une terrasse inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de vigne laissait entrevoir à travers les pampres une table rustique couverte de corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques ficelées de paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le long col à la manière d'Italie; c'était une collation préparée par le métayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse.

Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route libre; la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles du métayer, la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer de grâce et de charmes, comme on change de vêtement avec la saison; elle s'était épanouie, voilà tout. Je n'osai pas la saluer; elle n'avait pas de raison de reconnaître dans un étranger errant sous les pins de la campagne de Rome un de ses danseurs de Paris. Je m'éloignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition monter l'escalier rustique de la terrasse et s'évanouir derrière les pampres de la treille, aux rayons du soir.