‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 133 sur 158 · VI

VI

Certes M. de Talleyrand n'aurait pas eu assez de sourires de dédain pour de tels renversements de toute diplomatie sensée dans le cabinet des Tuileries, sous les ministres parlementaires de Louis-Philippe. Engager la guerre générale avec l'Europe pour qu'un pacha factieux du Kaire fumât sa pipe à Damas, à Alep, à Constantinople, cela ressemblait tout à fait à la diplomatie prêchée aujourd'hui à la France par les publicistes garibaldiens, poussant la France à risquer ses trésors de paix, de sécurité, d'or et de sang français, pour qu'un duc de Savoie, brave, aventureux et ambitieux de chimères, fasse des entrées capitoliennes à Florence, à Rome et à Naples!

C'est à l'Angleterre seule de se féliciter du démembrement de l'empire ottoman par Méhémet-Ali, ou de la promenade monarchique du roi de Piémont en Italie pour y lever une armée de quatre cent mille hommes concentrés dans la main d'un client obligé des Anglais.

Louis-Philippe, convaincu par son bon sens à courte vue du danger de ces politiques guerroyantes, chercha à s'affermir par des alliances.

Or savez-vous quel système lui conseillèrent les ministres de ce qu'on appelait alors le _tiers-parti_ dans les chambres, ministère d'honnêtes et discrets légistes, ministère jaloux qui dissertait agréablement aux oreilles de la médiocrité, et qui n'inspirait de la jalousie à personne? Ils inventèrent pour la France ce qui n'avait jamais été inventé avant eux en diplomatie, l'alliance avec les petites puissances, c'est-à-dire l'alliance de la force avec la faiblesse, l'alliance de la grandeur avec la petitesse, l'alliance de quarante millions d'hommes avec des puissances de trois ou quatre cent mille sujets, l'alliance d'un budget d'un milliard avec des indigents et des nécessiteux qui ont à peine de quoi solder la sentinelle veillant à leur porte; alliance qui compromet sans cesse les grands États dans la cause des petits, sans que les petits États aient d'autres secours à porter aux grands que leur faiblesse et leur insignifiance; alliance qui donne pour ennemis éventuels à la France l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, et qui lui donne pour amis Bade ou Turin! Le nom justement respecté de l'honnête homme qui inventa cette sublimité diplomatique est sur mes lèvres; mais je ne le nommerai pas, par considération pour sa probité politique digne de meilleures inspirations. Cette grotesque invention du monde renversé prouve seulement que l'éloquence n'est pas de la diplomatie, et qu'entre le barreau et la tribune il y a la distance des affaires privées aux affaires publiques.