XVI - XVII
Maintenant un autre gouvernement a surgi; mais la France est toujours la France, la vérité diplomatique est toujours la vérité. Examinons l'état de l'Europe à la minute juste où le temps et les événements nous ont porté. L'aiguille change de chiffre sur le cadran des temps, mais c'est toujours le même cadran.
La première chose à rechercher pour un grand diplomate, c'est un principe, un principe dirigeant de toute diplomatie théorique ou pratique pour son pays et pour tous les pays du globe constitués en nations. Les nations, ces individualités, agissent diplomatiquement les unes sur les autres par cette pression mutuelle qui s'exerce dans la guerre, dans la paix, dans les négociations, dans les congrès, dans les traités d'un bout du monde à l'autre.
Si la diplomatie civilisée n'a point ce principe dirigeant dans ses conseils, ce n'est plus la diplomatie: c'est la barbarie, la violence, l'astuce, l'ambition, l'égoïsme national, bouleversant partout et sans cesse les sociétés humaines, et ne reconnaissant de juste que son intérêt, de morale que la victoire. Nous en avons vu et nous en voyons en ce moment même sous nos yeux des exemples dans des contrées voisines. Cet athéisme à ce qu'on appelle le _droit public_, ce défi à la conscience du genre humain, ce mépris de l'honnêteté en diplomatie, cette lâcheté devant ce qui est fort, cette oppression de ce qui est faible, ce _Væ victis_ jeté impudemment à tous les droits, ce _Sauve qui peut_ de tous les traités, cette déroute de toute diplomatie, ont un succès de scandale pour un jour, et amassent des charbons dévorants sur les cabinets qui les osent. C'est une diplomatie qui réussit quelquefois aux grand Frédéric, aux Napoléon Ier, aux colosses d'ambition et de talent, mais qui ne va qu'à eux. Les grands crimes ne siéent pas aux petits moyens. Ces enjambées du monde veulent des géants, et encore ces géants trébuchent-ils tôt ou tard dans leur carrière; mais les pygmées!... qu'en sera-t-il?
Donc il faut un principe fondamental permanent; nous ajoutons honnête, de diplomatie à tout cabinet national. Où trouver ce principe? On en a inventé des centaines jadis et aujourd'hui, chez nous et ailleurs, selon les besoins de la circonstance et selon l'engouement passager et ignorant des masses populaires auxquelles on jetait en pâture ces soi-disant principes diplomatiques afin de donner un air de science à la perversité, et de profondeur au vide.
On a préconisé longtemps le principe dit _machiavélique_, c'est-à-dire le principe de l'_utile_, sans considération des moyens d'astuce, de mensonge et de violence qui feraient pendre un scélérat, et qui glorifieraient un diplomate. On a osé s'écrier, comme Mirabeau dans une fanfaronnade d'éloquence et de dépravation: LA PETITE MORALE TUE LA GRANDE. Comme s'il y avait deux morales et deux consciences dans le ciel et sur la terre! comme si la politique était hors la loi de Dieu! comme si la moralité ou l'immoralité diplomatique était autre chose que du crime ou de la vertu à plus grandes proportions que le crime ou la vertu à petites proportions du scélérat ou de l'honnête homme! Et à quelle mesure, dirons-nous aux partisans nombreux de ce sophisme, à quel degré du thermomètre moral reconnaîtrez-vous que l'immoralité change de nature, et que ce qui était crime dans le petit nombre devient moralité dans le grand nombre? Qui est-ce qui graduera cette échelle de la justice ou de la perversité diplomatique? Qui est-ce qui osera dire, le doigt sur l'échelon: Ici finit le crime, là commence la vertu; ce fourbe, au-dessous du chiffre convenu, est un fourbe; au-dessus, c'est un Richelieu ou un Mazarin; ce meurtrier, qui ne tue qu'un de ses semblables, est meurtrier; ce souverain, qui a cent mille baïonnettes à sa suite et qui égorge une nation, est un honnête homme? Un tel principe n'a duré pour les hommes pensants que le temps de l'analyser et de le maudire. Malheureusement il dure encore pour les multitudes: mais les multitudes sont nées pour être la proie des sophismes; voilà pourquoi elles sont éternellement esclaves. N'en parlons pas.