V
«Où en étions-nous? dit le chanoine.--Ah! je le sais bien, moi, dit Thérésina: nous en étions à ce chant, si malheureusement interrompu par notre voyage, où le beau Médor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si courageux de coeur pour sauver le corps de son maître mort, est blessé par les féroces Écossais de Zerbin, et où la belle Angélique, touchée de sa jeunesse et de sa beauté, va cueillir des simples dans les prés pour guérir ce charmant païen.»
Léna sourit légèrement en admirant la mémoire heureuse de la jeune fille: «Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue à son âge et à son imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance, ajouta-t-elle, si le _canonico_ n'a pas mis trop de sinets à ce chant de jeunesse.--C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale dans une épopée. Ne craignez rien: cela rafraîchit, cela ne brûle pas l'âme. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux de bergeries et de nymphes, entremêlés à vos tableaux de religion ou de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes âmes, ce ne sont pas les beautés de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scènes de bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre sur la toile vivante de l'imagination fraîche et chaste de la jeunesse. Ces perspectives du coeur sont les beaux rêves de la vie: rêver beau, c'est le bonheur.--Et c'est aussi la vertu, dit le chanoine.--Rêvons donc,» dit Léna.
Alors le professeur rouvrit le livre, juste à la stance si bien remémorée par la naïve Thérésina.