‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 16 sur 158 · VI

VI

«Angélique rencontre un pasteur parcourant à cheval le bocage à la recherche d'une jeune cavale qui s'était échappée déjà depuis deux jours de l'enceinte où elle était parquée avec le troupeau; elle emmène avec elle le berger à la place où Médor, perdant toute sa vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe à l'entour et paraissait prêt à défaillir pour toujours.

«Angélique descend de son coursier et fait descendre comme elle le pasteur; elle pile à l'aide d'une pierre les simples, en fait découler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'étend sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du blessé; la salutaire liqueur arrête le sang et rend la vie à Médor.

«Il reprit assez de force pour qu'elle pût le faire monter sur la jument du berger; mais Médor se refuse à s'éloigner tant qu'il n'a pas recouvert de la terre de la sépulture le corps de son roi et celui de Cloridan. Après ces pieux devoirs accomplis, il suit Angélique où il lui plaît de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble cabane du berger resté auprès d'elle.

«Elle ne consent pas à le laisser repartir tant qu'il n'est pas rétabli en parfaite santé, tant la tendre pitié qu'elle a éprouvée à son premier aspect, étendu sur la terre, puis, après le premier étonnement, tant sa beauté, sa grâce, ses manières, lui mordent le coeur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu à peu le coeur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse.

«L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une chaumière, était située dans un petit vallon en plaine entre deux montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants. Construite par lui tout nouvellement, tout y était neuf et propre de fraîcheur. C'est là que Médor fut promptement rétabli par les soins de la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle avait au coeur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de guérir.

«Plus l'une se referme et se _rassainit_, plus l'autre s'élargit et s'envenime. Le beau jeune homme se remet à vue d'oeil; elle, au contraire, tantôt glacée, tantôt brûlante, languit d'une incurable fièvre. De jour en jour, la beauté de Médor fleurit; de jour en jour, la malheureuse sent la sienne se flétrir, comme une neige tombée après la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage.

«Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne sur elle de le révéler, car il n'est pas à espérer que Médor ose l'encourager à un tel aveu.

«Elle demande enfin pitié à celui qui l'a percée d'un tel coup sans le savoir.»

Ici le poëte, par une apostrophe tragi-comique, qui sort d'elle-même du sujet, tourne sa pensée vers Roland, l'amant obstiné et toujours malheureux d'Angélique.

«Ô comte Roland! ô roi de Circassie! votre éclatante valeur, dites-moi, à quoi vous sert-elle?» Il en adresse autant aux autres héros adorateurs d'Angélique: Agrican et Ferragus.

Puis il reprend la note sérieuse et tendre pour raconter la félicité des deux amants dans la solitude:

«Angélique laissa cueillir à Médor la première rose d'un sentiment qui n'avait encore été respiré par personne. Jamais jeune fille ne savoura une telle ivresse que celle qu'elle trouva dans ce jardin où se cachait et où se légitimait son amour. Les saintes cérémonies consacrèrent ce mariage, où elle eut pour marraine la femme du berger sous les auspices du tendre amour.

«L'humble cabane vit célébrer ces noces mystérieuses avec la solennité rustique qu'une telle solitude comportait. Les deux amants y séjournèrent plusieurs mois, pour en savourer seul à seule les délices.»

Bien que la description de cette retraite conjugale soit irréprochable, le chanoine avait mis le sinet sur quelques stances. Nous ne les traduisons pas, par le scrupule, peut-être excessif, d'une langue plus réservée que l'italien; mais le doux loisir des deux nouveaux époux, dans un lieu enchanté et solitaire, égale tout ce que les églogues de Virgile et les pastorales du Tasse ont de plus langoureux.

Si Angélique s'asseyait à l'ombre ou si elle s'éloignait de la cabane, le jour, la nuit, elle avait le beau jeune homme à ses côtés, le matin et le soir; tantôt cette rive du ruisseau, tantôt un antre elle allait cherchant, ou bien quelque prairie verdoyante; au milieu du jour, une grotte les couvrait de son ombre.

«Dans ces doux entretiens, partout où un jeune arbre à la tige droite et élancée croissait au bord d'une source ou sur la rive d'un courant d'eau limpide, son écorce était à l'instant gravée avec l'aiguille d'Angélique ou avec le couteau de Médor. De même, s'ils venaient à découvrir un rocher d'un grain moins dur que les autres, et en dehors de la cabane, et dedans contre les murailles, les noms d'Angélique et de Médor, enlacés l'un dans l'autre par différents dessins, se lisaient en lettres intarissables.»

Enfin ils s'éloignent à regret, après un long séjour, de la cabane; Angélique, pour récompenser le pasteur et sa famille, leur laisse un bijou sans prix qu'elle a reçu de Roland. Elle s'achemine avec son jeune époux vers les Indes, où elle va faire couronner Médor roi du Cathay.