VIII
L'Arioste retrouve toute sa délicatesse de pinceau et tout le pathétique de son âme dans l'épisode d'Isabelle et de Zerbin, une des plus touchantes compositions de toutes les langues. L'amour et la vertu l'inspirent mieux que la démence et le ridicule. On peut badiner avec l'esprit, mais il ne faut pas badiner avec l'amour. L'Arioste se montre dans cet épisode aussi tendre amant que grand poëte.
Zerbin et Isabelle, deux amants dont nous avons déjà parlé dans le commencement des aventures de Roger, arrivent ensemble dans le beau lieu où Roland a perdu le sens et jeté ses armes. Zerbin, par une respectueuse pitié pour le héros, élève un trophée de ces armes; il ne veut pas que l'épée de Roland soit profanée par une main étrangère. Mandricaud veut s'emparer de l'épée, Zerbin la défend contre ce féroce profanateur en combat singulier. Isabelle, tremblante, assiste au combat; Zerbin a sa cuirasse fendue de la tête au coeur par l'épée de Mandricaud; mais ce premier coup, dit le poëte, ne pénètre qu'à peine au-dessous de la peau de Zerbin; son sang tiède dessine en coulant une longue ligne de pourpre sur sa cuirasse éclatante. «Ainsi j'ai vu quelquefois, dit le poëte, qui revient en esprit au souvenir de la belle veuve florentine qu'il adore; ainsi j'ai vu une ligne de pourpre partager une belle toile d'argent sous cette blanche main qui déchire également en deux mon coeur!»
Zerbin succombe sous un coup plus mortel; couché sur l'herbe dans son sang, ses derniers adieux à Isabelle, et ses derniers soupirs recueillis par les lèvres de cette amante sont des sanglots écrits pour l'éternelle consonnance des coeurs aimants séparés par la mort. Tibulle n'a pas écrit en larmes plus tièdes les transes et les épanchements de l'amour malheureux. On voit que la sensibilité était le fond de ce génie de l'Arioste. Un ermite aide l'amante désespérée à relever le corps de Zerbin pour l'emporter jusqu'à son ermitage; Isabelle est décidée à ne jamais s'en séparer. L'ermite la console par les espérances célestes, les seules capables de rattacher Isabelle à la vie. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à une abbaye de Provence, où elle fera ensevelir Zerbin et où elle restera gardienne pieuse de sa relique si chère. Ils ensevelissent ensemble le corps embaumé de Zerbin dans un riche cercueil; ils le chargent sur le cheval du jeune guerrier, et voyagent ensemble à pied derrière le cercueil.