IX
Rodomont, le roi d'Alger, les rencontre malheureusement dans un sentier de la forêt où il s'est retiré non loin de cette abbaye de Provence. Les charmes d'Isabelle, quoique pâlis par les larmes, lui ravissent le coeur; il terrasse l'ermite, il le lance dans la mer; il menace Isabelle d'attenter à sa douleur et à sa pureté. La fidèle amante conçoit subitement l'idée d'une ruse pieuse qui sauvera sa vertu en sacrifiant sa vie. Elle feint de se rendre à ses désirs, mais elle veut, dit-elle, lui faire avant un présent plus précieux pour un guerrier que le coeur de toutes les princesses de la terre. Je connais, lui dit-elle, et j'aperçois près d'ici une herbe miraculeuse; elle a la vertu de rendre invulnérable le chevalier qui s'est une fois baigné dans un bain où cette plante a été bouillie. Rodomont pourra, ajoute Isabelle, en faire l'épreuve sur elle-même, avant d'éprouver la vertu de cette plante. Le roi d'Alger consent, à ce prix, à ajourner ses violences. Isabelle cueille çà et là toutes les herbes qu'elle feint de choisir pour son expérience; elle se baigne dans la source où elle a jeté les herbes. Puis elle présente sa belle tête, ce front pur, ce cou d'ivoire au glaive de Rodomont. Le Sarrasin, trompé par l'assurance de la victime, tombe dans ce piége de vertu; du revers de son épée il frappe le cou de la jeune fille, croyant que son épée se brisera dans sa main, mais la charmante tête d'Isabelle roule à ses pieds dans l'herbe et bondit trois fois en balbutiant encore le nom de Zerbin!... Ainsi la jeune martyre de l'amour, de la chasteté et de la religion avait échappé à la fois à l'infidélité, à la profanation et au suicide en se faisant immoler par son tyran.
«Volez heureuse dans l'éternel séjour, âme fidèle et tendre, s'écrie en finissant l'Arioste; puissent mes faibles chants immortaliser en vous le modèle des chastes amants!» Puis, en l'honneur de la victime, il fait décréter dans le ciel que toutes celles qui porteront sur la terre le nom d'Isabelle seront douées des mêmes charmes et des mêmes vertus. Adulation prophétique soit aux princesses de la maison de Ferrare, soit à la dame de Florence qui portait ce nom cher au poëte.
On ne peut assez admirer dans cet épisode une des plus touchantes conceptions de ce martyrologe de la vertu ou de cette épopée de l'amour. La chevalerie seule fournit de pareils textes de poésie aux _trouvères_ du moyen âge chrétien. Cette admirable aventure est malheureusement coupée par le poëte en trois tronçons que nous avons rassemblés, épars dans le poëme, pour la présenter dans son ensemble à vos yeux.
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