‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 26 sur 158 · XVII

XVII

C'est ainsi que je lus pour la première fois l'Arioste. Depuis ce séjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus dans ces aventures, ce sont moins les légers fantômes d'Angélique, d'Isabelle, de Ginevra, que les fantômes aussi charmants, hélas! et plus réels, de la comtesse Léna et de sa fille.

Et c'est ainsi qu'il faut lire les poëtes, à deux, pour qu'un écho du coeur se répercute sur un autre coeur, et pour qu'une impression soit en même temps un souvenir.

LAMARTINE.

RECTIFICATION

AU DERNIER ENTRETIEN SUR MACHIAVEL.

Nous avons commis une erreur, faute d'avoir ici le _Moniteur_ sous les yeux, en attribuant au gouvernement du général Cavaignac la première pensée de l'intervention armée à Rome. J'avais pris l'embarquement des troupes du général Mollière pour un commencement d'intervention à Rome. La lettre suivante de M. Bastide me démontre que ce n'était qu'une protection personnelle et une escorte d'honneur et de sûreté offertes au souverain pontife. Je retire donc loyalement mon erreur, et je me fais un devoir de restituer au général Cavaignac et à son ministre M. Bastide, en ce qui concerne l'affaire de Rome, une bonne intention, une bonne conduite de cette affaire et une bonne politique.

Voici la juste réclamation de M. Bastide, ministre des affaires étrangères à cette époque:

_Lettre de M. Jules Bastide à M. de Lamartine._

Paris, 28 août 1860.

Monsieur,

Je viens de lire dans votre cinquante-troisième _Entretien_, pages 336 et 337, le passage suivant, dans lequel se trouvent quelques erreurs que je suis, à mon grand regret, forcé de vous signaler.

Vous dites: «Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte, dans le royaume de Naples.

«La république romaine, ou plutôt la république municipale, fut proclamée.

«La république française, gouvernée alors par un dictateur à vues droites, mais courtes, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et respectueux au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté temporelle du pape.

«La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée française.»

Le paragraphe suivant commence ainsi: «Sous un autre président de la république, etc.» C'est donc bien le général Cavaignac et son gouvernement que, dans ces quelques lignes, vous accusez d'être intervenu à main armée en faveur du pouvoir temporel; ce serait l'armée du _dictateur_ Cavaignac qui aurait pris d'assaut la république romaine.

Permettez-moi de reprendre une à une vos expressions:

«Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte.» Quel jour? Le 25 novembre. La nouvelle de cet événement parvint à Paris deux jours plus tard. Le 10 décembre suivant, Napoléon Bonaparte fut nommé président. Il ne s'est donc écoulé que quinze jours au plus entre la fuite du pape et la fin du gouvernement du général Cavaignac.

Pendant ces quinze jours, que s'est-il passé? À Rome, la république fut-elle proclamée? Non. La république romaine fut proclamée le 19 février 1849, c'est-à-dire deux mois après que le général Cavaignac et ses ministres avaient déposé leurs pouvoirs.

«La révolution romaine fut prise d'assaut par l'armée française.»

À quelle époque et par qui? au mois de juin 1849, par le général Oudinot, plus de six mois après que Napoléon Bonaparte avait été élevé à la présidence.

Il y a donc erreur matérielle à dire que le gouvernement du général ait renversé la république romaine: c'est comme si on reprochait au comité de salut public d'avoir signé le traité de Campo-Formio.

Mais, «au lieu de se borner à offrir au pape un asile sûr et respectueux,» ce gouvernement, pendant les dernières heures de sa durée, s'est-il rendu coupable d'intervention en faveur de la souveraineté temporelle?

Voici, Monsieur, à cet égard, les actes officiels sur lesquels nous demandons qu'on nous juge:

_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._

«27 novembre.

«Vous n'êtes autorisé à intervenir dans aucune des questions politiques qui s'agitent à Rome. Il appartient à l'Assemblée nationale seule de déterminer la part qu'elle voudra faire prendre à la République dans les mesures qui devront concourir au rétablissement d'une situation régulière dans les États de l'Église. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui vous envoie, et qui en cela reste dans les limites des pouvoirs qui lui ont été confiés, à assurer la liberté et la personne du pape.

«Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que d'assurer la sécurité personnelle du saint-père, et, dans un cas extrême, sa retraite momentanée sur le territoire de la République. Vous aurez soin de proclamer hautement que vous n'avez à intervenir à aucun titre dans les dissentiments qui séparent aujourd'hui le saint-père du peuple qu'il gouverne.

«Je dois aussi insister sur l'emploi que vous pourrez avoir à faire des troupes qui sont confiées à votre direction supérieure. Leur débarquement ne doit être opéré qu'autant que, dans le rayon très-court où il leur sera possible d'agir, elles pourraient concourir au seul résultat que vous ayez à atteindre: la liberté du pape.

«_Signé_: JULES BASTIDE.»

· · ·

NOTE CIRCULAIRE.

_Le ministre des affaires étrangères à MM. Delacour, ministre à Vienne, Rayneval à Naples, Bois-le-Comte à Turin._

«29 novembre.

«Dans les instructions données à M. de Corcelles, il lui est prescrit de se borner à protéger la personne du pape. Il devra soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles intérieures du gouvernement et du peuple romain.

«_Signé_: JULES BASTIDE.»

· · ·

_Le ministre des affaires étrangères à M. Forbin-Janson, secrétaire d'ambassade à Rome._

«7 décembre.

«Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez continuer à m'informer le plus fréquemment qu'il vous sera possible de tous les événements qui vous paraîtront mériter de fixer l'attention de la République. Vous devrez également veiller aux intérêts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la protection nécessaire. Mais il est bien entendu que vous n'interviendrez en aucune façon dans la question politique et dans les affaires intérieures du gouvernement romain.

«_Signé_: JULES BASTIDE.»

· · ·

_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._

«2 décembre.

«Si le pape s'est embarqué, votre mission étant évidemment terminée, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez à contremander l'expédition qui avait pour but de l'appuyer. Quant aux éventualités que peut faire naître le départ de Rome du souverain-pontife et son arrivée en France, je puis d'autant moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrêter sur une matière aussi grave, nous aurions à prendre les ordres de l'Assemblée nationale.

«_Signé_: JULES BASTIDE.»

· · ·

De ce que vous venez de lire, il résulte que le gouvernement du général Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en aucune façon dans les affaires intérieures, non pas de la république romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires de l'État romain.

Il résulte que nous nous sommes bornés à faire précisément ce que vous nous reprochez de n'avoir point fait: à offrir au pape un asile.

Il résulte qu'aussitôt l'évasion du pape connue, ordre fut donné à M. de Corcelles de considérer sa mission comme terminée, à la brigade réunie à Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette brigade, placée dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la direction du général Mollière, ne quitta pas la France, et que pas un soldat ne fut embarqué.

Il résulte encore que le général Cavaignac n'était point un dictateur, comme on l'a répété trop souvent. Un dictateur n'aurait point laissé écrire par son ministre qu'à l'Assemblée nationale seule il appartient de déterminer la ligne politique à suivre, et qu'avant de rien statuer, il aura à prendre les ordres de l'Assemblée.

Je suis affligé, Monsieur, d'avoir eu à rectifier quelque chose dans des lignes écrites par vous, qui êtes une des gloires de la France. Votre coeur comprend de reste le sentiment qui m'oblige à le faire, puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus là pour se défendre, d'un homme que ses adversaires ont pu accuser d'étroitesse d'esprit, parce qu'il se tenait renfermé dans la stricte limite du devoir, mais à qui il n'a manqué qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plaçât parmi les grands génies.

Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de déverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont été assez habiles pour tromper un esprit aussi éclairé, aussi généreux que le vôtre.

Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser encore une fois un de leurs mensonges.

J'ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien insérer cette réponse dans votre plus prochain _Entretien_.

Veuillez agréer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma haute considération.

JULES BASTIDE.

LVIIe ENTRETIEN

TROIS HEUREUSES JOURNÉES LITTÉRAIRES.