‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 30 sur 158 · IV

IV

Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les cloîtres lugubres de _Santa Maria del Fiore_, se groupèrent comme un essaim de colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertèrent, se convièrent à quitter ensemble la ville infestée, et à se réunir, en dépit de la mort, dans une de ces délicieuses _villas_ qui blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprès et des cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils y menèrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer naquirent de leurs loisirs d'été à l'ombre des arbres, au gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai jamais pu lire ce ravissant exorde en récit du _Décaméron_ de Boccace, sans y voir une fidèle image des bienfaits de la mémoire. Elle nous sépare des temps où nous vivons et nous reporte aux temps où nous voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette délectation de coeur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les jours où je connus pour la première fois ce poëte ami, Victor de Laprade, auteur digne d'être nommé à côté de Boccace et de Pétrarque, digne d'avoir vécu à Florence dans le temps des néo-platoniciens d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance.