‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 29 sur 158 · III

III

Vous souvient-il de ces délicieuses pages de Boccace, un des esprits les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes les littératures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un désastre universel naquit le _Décaméron_, qui amusera le monde tant qu'il restera un sourire sur les lèvres de l'humanité?

La peste décimait Florence; les vivants ne suffisaient plus à ensevelir les morts; les cantiques funèbres qui accompagnent les cortéges aux _campo santo_ se taisaient, faute de voix pour gémir; les tombereaux précédés d'une clochette pour annoncer leur passage aux survivants s'arrêtaient le matin de porte en porte, pour emporter comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort avait fait tomber de tous les étages pendant la nuit; on ne se fiait pas même pour une heure à l'amitié ou à l'amour; on n'était pas sûr de retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, à la maison en gage à la contagion invisible; le moindre adieu était un éternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir était mort avec tant de morts.