‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 41 sur 158 · XV

XV

Ce nouvel hôte montait d'un pas timide et hésitant vers notre groupe de famille.

Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me le nomma: c'était M. de Laprade.

Sa seule physionomie me l'aurait nommé; il était jeune, grand, élancé, la tête chargée de modestie, un peu inclinée en avant, le regard bleu et nuancé de blanches visions comme une eau de golfe traversée par beaucoup de voiles, le front plein, les traits mâles, quoique avec une expression générale mélancolique, le teint pâli par la lampe, la physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression, c'est-à-dire la physionomie d'un jeune solitaire qui écoute des voix célestes entendues de lui seul, et dont la pensée, consumée du feu doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se répand sur les choses visibles d'ici-bas.

Ce visage inspirait tant de sécurité et tant de paix par sa franchise et par son recueillement qu'on se sentait en amitié dès la première parole. Cette voix lente, grave, timbrée d'émotion, résonnait comme le puits où le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la lenteur de l'écho la profondeur de l'abîme. Son accent remontait ainsi du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: «Ce jeune homme a un grand abîme en lui; le creux de son âme ne peut être comblé par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour, la poésie, ces trois choses sans mesure!»