‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 52 sur 158 · XXVII

XXVII

Mais, pendant que je lisais ces _Heures_ précieuses de Laprade, une nouvelle note éclatait très-inattendue sur son mélodieux instrument: c'était la note politique.

Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du temps où nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la liberté régulière, le patriotisme honnête renfermé dans les bornes du droit public, la grandeur irréprochable de notre pays, pourvu que cette grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations, qui ont le même droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous les lois que le temps a légitimées pour tous les peuples. Nous détestons les servitudes militaires, qui font prévaloir par la conquête la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dégoûte: ces grands homicides d'armées qu'on appelle des _batailles_ ne nous paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des jeux de l'ambition. Nous gémissons sur ces éblouissements stupides des peuples qui déifient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgré cela, nous n'aimons pas la poésie politique: c'est aux grands philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vérités dans leurs livres ou dans leurs harangues; la poésie n'y doit pas toucher, ou elle ne doit y toucher que bien rarement.

Elle ne doit pas se mêler de politique en vers, pour plusieurs raisons: d'abord, parce que la poésie ne parle pas aux masses, excepté dans quelques chants de Tyrtée, aussi fugitifs que la bataille; ensuite parce que, la poésie étant la langue de l'immortalité, et la prose étant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se confondre. La poésie est absolue, et ne doit chanter que les choses absolues comme elle; la politique est relative, passagère, locale, nationale, circonstantielle. C'est à la prose de parler de ce qui passe; c'est à la poésie de parler de ce qui est éternel. Le vers se rabaisse en descendant du ciel ou du coeur aux misères fugitives du moment.