‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 51 sur 158 · XXVI

XXVI

Mais, à la fin du volume, l'idylle se transforme en épopée, et le Pétrarque moderne devient, dans deux ou trois belles ébauches héroïques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on sent le bonheur intime à travers ses rugissements de poëte indigné; car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis politiques, ni l'exil, ni le veuvage du coeur; heureux fils, heureux amant, heureux père! S'il a une Béatrix dans le ciel, il en a une sur la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mérite par son caractère, de la même trempe que son génie; car, au milieu de cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux siffleurs qui profanent depuis dix ans la poésie par des indécences ou des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honnêteté à la haute littérature. Ils sont les poëtes de la fantaisie: il est le poëte de l'honnêteté. Ce caractère de l'honnête dans le beau n'est pas seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalité dans le poëte; car on peut corrompre son siècle, mais la postérité est incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il ne donne jamais la gloire. La gloire est honnête, quoi qu'on en dise. Un scandale éclatant, ce n'est pas la gloire: c'est un éternel mépris. Les poésies de Laprade seront recueillies dans les familles honnêtes des champs, sur ces tablettes de la chambre à coucher auxquelles on laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et qui portent les livres de piété qu'on feuillette le dimanche en allant au temple. Ces poésies sont des _Heures_ de l'âme poétique; ces vers sentent l'encens.