XI
Un quart d'heure après, la petite Lucy remonta dans ma chambre et m'apporta une autre lettre à grande enveloppe officielle et à large cachet: c'était ma nomination au poste diplomatique que j'ambitionnais, signée de M. Pasquier, ministre des affaires étrangères.
À la lecture de cette lettre, je sautai en bas de mon lit et j'éprouvai ce qu'éprouve le coursier entravé à qui on ouvre la carrière. J'avais peu de souci de la gloire des vers: j'en avais un immense de la politique. Je dévorais déjà de l'oeil les longues années qui me séparaient encore de la tribune et des hautes affaires d'État, ma vraie et entière vocation, quoi que mes amis en pensent et que mes ennemis en disent. Je ne me sentais pas la puissante organisation créatrice qui fait les grands poëtes: tout mon talent n'était que du coeur. Mais je me sentais une justesse de bon sens, une éloquence de raison, une énergie d'honnêteté, qui font les hommes d'État; j'avais du Mirabeau dans l'arrière-pensée de ma vie. La fortune et la France en ont décidé autrement. Mais la nature en sait plus long que la fortune et la France: l'une est aveugle, l'autre est jalouse.
Je m'en console à présent que ma destinée n'est plus de ce monde. Nous verrons ailleurs si nous sommes appelés à monter d'échelon en échelon dans une vie continue, jusqu'à une autre planète, la planète du bon sens.