XIX
Ces considérations étaient trop justes pour échapper à ce diplomate inné, décidé à se rendre nécessaire à tous les gouvernements acceptables de sa patrie. Il se hâta de s'embarquer, sans autre ressource que la somme indispensable à payer sa place sur la planche qui portait en lui toute sa fortune. En arrivant à Paris, il trouva dans le coeur et dans la bourse de ses amis les premiers vingt-cinq louis, base d'une fortune princière.
Cette opulence fut plusieurs fois renversée par des prodigalités et par des opérations hasardeuses; plusieurs fois elle fut reconstruite par son esprit d'affaires appliqué avec bonheur a ses intérêts domestiques. Grand joueur, accoutumé à tout perdre ou à tout gagner avec les événements, il les fit entrer toujours comme enjeu dans sa fortune. De malversations, jamais: il savait trop combien la probité est un prestige dans l'homme d'État. De scrupules, pas davantage: il savait trop combien la prodigalité est utile à coïntéresser beaucoup de cupidités ou d'ambitions à sa grandeur. N'est-ce pas à ses dettes que César avait dû l'empire? N'est-ce pas à sa pauvreté que Mirabeau avait dû ses vices, sa vénalité, sa déchéance dans l'opinion? Supposez Mirabeau assez riche pour avoir les dettes de César, ou assez homme d'affaires pour avoir l'opulence de M. de Talleyrand, Mirabeau, intact de manéges avec la cour, et investi d'une clientèle bien solide dans l'opinion, pouvait devenir le dictateur de la France, au lieu de rester le législateur d'une anarchie.
L'opulence, pour M. de Talleyrand, était donc une politique autant qu'une élégance de sa vie. La source de cette opulence, peu scrupuleuse alors, mais licite pourtant dans les usages de l'ancienne diplomatie, cette source fut dans les présents diplomatiques que les négociations conduites à leur fin et les traités conclus permettaient aux négociateurs de revendiquer, comme des étrennes de paix, et d'accepter, comme des reconnaissances honorifiques, des cours étrangères. L'usage blessait peut-être le désintéressement, mais il n'offensait pas la probité. Les présents faits par l'empereur d'Autriche au général Bonaparte après le traité et après la paix de Campo-Formio ne furent jamais imputés à crime au général négociateur et au premier magistrat de la république.