‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 97 sur 158 · XX

XX

À son arrivée à Paris, M. de Talleyrand, toujours et justement favori des femmes célèbres par leur goût pour l'élégance d'esprit, par leur beauté ou par leur génie, retrouva dans madame de Staël une amie capable d'apprécier son charme et son talent.

Fille de M. Necker, épouse du ministre de Suède en France, écrivain sublime, orateur de salon, publiciste passionné, femme du monde, femme politique bercée au branle de la révolution, émigrée, proscrite opulente, puis rappelée dans cette capitale dont elle avait fait sa patrie, elle y exerçait un ascendant dominateur sur le Directoire. Sa seule présence à Paris était une réaction; elle y symbolisait le retour à l'aristocratie révolutionnaire, à la liberté intellectuelle, à la paix possible entre la république et l'Europe. Elle aimait dans M. de Talleyrand tout à la fois l'aristocratie réhabilitée par la république, le talent remis à sa place par la liberté, le charme personnel de la grâce des moeurs et de la politesse d'esprit réinstallé dans la société par ce débris si jeune encore de l'ancien régime, recueilli et relevé par son influence.

M. de Talleyrand était pour elle un autre chevalier de Narbonne, mais un Narbonne aussi solide que l'autre était léger. La grâce était égale. Mais la grâce de M. de Narbonne, premier favori de madame de Staël, n'avait que de la surface; celle de M. de Talleyrand avait de la profondeur. Son goût pour le premier n'était que de l'engouement; son goût pour le second était de la politique. Il lui convenait de jeter ses favoris dans les affaires, afin de gouverner l'Europe par les hommes dont elle gouvernait le coeur et l'esprit.

Elle persuada aisément aux principaux membres du Directoire, et surtout à Barras, le Périclès des Aspasies de ce temps, que M. de Talleyrand était le seul homme, capable de traiter de niveau avec l'aristocratie diplomatique européenne; que les généraux de la république suffisaient assez pour la faire respecter sous les armes, mais qu'il lui fallait des ancêtres pour la faire considérer dans les salons et dans les chancelleries. M. de Talleyrand, ainsi annoncé et présenté par elle, n'eut qu'à parler pour tout fasciner. Son charme souverain était surtout un charme confidentiel; aussitôt qu'on lui prêtait l'oreille dans un entretien secret, il enlevait l'estime et l'attrait de ses interlocuteurs. Plus il s'ouvrait, plus il laissait entrevoir de ressources d'esprit sous la grâce nonchalante et grave des paroles; l'intimité en lui était irrésistible. Le Directoire fut conquis en quelques entretiens; M. de Talleyrand fut promu au poste de ministre des relations extérieures. La France se sentit honorée, l'Europe rassurée. Il prit, avec sa dextérité souveraine et avec sa convenance innée, l'attitude, les manières, le ton d'un ministre supérieur à son poste, et qui, en acceptant la direction extérieure de la république, semblait autant la protéger que la servir.