XXII
Le 18 brumaire ne tarda pas à le rappeler à la direction du cabinet français. Il avait pressenti Bonaparte avec le même tact qui lui avait fait pressentir Mirabeau et Barras. Avant même que le jeune général d'Italie et d'Égypte eût déclaré son ambition de dictateur civil et militaire à ses confidents, M. de Talleyrand s'était insinué résolument dans sa pensée, et lui avait montré en perspective un coup d'État facile, un abandon certain de la France à toute usurpation de puissance qui lui promettrait la paix, la réconciliation avec l'Europe, la reconstruction d'un ordre civil personnifié dans un héros.
Le lendemain de brumaire, Bonaparte, ébloui par la lucidité d'esprit et séduit par l'admiration de M. de Talleyrand, le rapprocha de lui en l'élevant de nouveau au poste de ministre des affaires étrangères.
Ce jeune maître de la France ignorait les cours; ses entretiens de toutes les heures avec M. de Talleyrand lui apprirent sur les hommes, les choses, les négociations, les intérêts réciproques des puissances, tout ce qu'un grand diplomate pouvait enseigner à un grand homme de guerre. Bonaparte voulait très-sincèrement, à cette époque, donner la paix à la France; car la paix était la grande popularité à mériter d'un pays épuisé de crimes sur les échafauds, d'or et de sang sur les champs de bataille. Bonaparte livra donc le monde à pacifier à son ministre, devenu son oracle. Bonaparte, très-aristocrate d'esprit et très-antidémagogue de caractère, trouvait dans M. de Talleyrand un charme de plus, un parfum de hauts lieux, un écho de grands noms; qui épuraient, à ses yeux, la république de ces subalternités vulgaires et de ces séides sanguinaires dont la présence lui répugnait dans ses conseils et dont il rougissait devant l'Europe. Le nom, le ton, l'élégance de son ministre des affaires étrangères, donnaient à son campement militaire et consulaire aux Tuileries l'apparence d'une cour. En s'entretenant avec un si illustre courtisan, il se croyait d'avance sur un trône.