IX
Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère de toute vertu, ouvre la cinquième _Tusculane_. Cette apostrophe rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de parler.
«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu réfugier après avoir essuyé la plus horrible tempête. Philosophie, seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu et qui domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre humain sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire vivre en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as unis, premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens du mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu as inventé les lois, formé les moeurs, établi une police. Tu seras notre asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres temps nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous nous y livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour passé suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque s'en écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la tienne, qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a rassurés sur la crainte de la mort?
«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie, quelqu'un ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on l'ingratitude au point d'outrager un maître qu'on devrait au moins respecter, quand même on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses leçons!
«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines ont été des _philosophes_. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne.
«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses, soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?»
Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de conviction dans toute cette oeuvre.
«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le degré de perfection assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit, l'homme toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même, jusqu'au point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni abattre par la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par une folle joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je cherche. Rien sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni d'assez estimable pour lui enfler le coeur.
«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui fasse la fortune, se tranquilliser.»
«Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, non-seulement celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites pour tenir à la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et jusqu'aux plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure, ou, après s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en revêtent tout de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un mouvement intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne produise des fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque obstacle, elles parviennent toutes au degré de perfection qui leur est propre.
«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et, parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres; elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés sous terre. Chaque animal, fidèle à son instinct, sans pouvoir changer sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.
«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente; si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même. Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la vertu est sa perfection.»