XVII
Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu et l'éloquence ne lui avaient été données, lui disaient-ils, que comme deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre les hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie, entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»
Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la _questure_ la même année où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles Hortensius et Cotta, sollicitèrent le _consulat_, première magistrature de Rome, qui durait un an.
Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant tous les trois.
La _questure_ était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat. Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et d'approvisionner Rome.
Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la Sicile à Cicéron.
Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.
Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un affranchi, qu'on appelait le _nomenclateur_, et qui suivait toujours les candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix basse, le nom des citoyens.
Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton, Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre, d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe, séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la promenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies, d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail, le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps reprenait l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette vibration nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié.
La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.